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Veine bleue

Miroir, ô miroir, Quelle est donc cette veine bleue Qui, sur mon front livide, écrit d’un doigt mystérieux Les secrets oubliés d’un passé douloureux ? Quel est ce fleuve obscur, sous ma peau prisonnier, Ce serpent azuré, ce témoin silencieux, Qui semble dans mon être errer sans jamais se lasser ? Est-ce le sceau d’un sang antique et glorieux, La trace d’un aïeul couronné par les cieux ? Ou bien n’est-ce qu’un stigmate, une obscure blessure, Un souvenir vivant que le temps ne consume, La cicatrice invisible d’une ancienne morsure Dont mon âme, en secret, nourrit encore la plume ? On m’a parlé de sang bleu, d’orgueil et de naissance, De veines où dormirait la fière descendance. Mais le mien n’est peut-être qu’un vin mélancolique, Un fleuve chargé de brumes et de regrets, Où voguent lentement, sous un ciel ironique, Les navires brisés de mes rêves secrets. J’ai eu de la veine, et pourtant j’ai connu la peine ; J’ai bu jusqu’au fond la coupe humaine. J’ai porté des fers sans métal ni bruit, Des chaînes que forge le cœur dans la nuit. J’ai marché sous le poids d’invisibles hivers, Avec pour seul manteau le froid de mes revers. J’enseigne...Oui, j’enseigne ce que j’en saigne. Car la vérité, lorsqu’elle descend vers les hommes, Ne vient jamais sans brûler la chair qui la nomme. Toute parole offerte, toute flamme donnée, Est d’abord une plaie à peine refermée. Ma veine poétique, ô source empoisonnée, Ma richesse maudite, ma douleur couronnée, Ne jaillit pas d’un sang royal ou glorieux, Mais d’un cœur ravagé, solitaire et fiévreux. J’ai changé mes douleurs en parfums de mémoire, Mes défaites en chants, mes ténèbres en miroir. Car l’artiste est celui qui recueille la cendre, Qui fait d’un vieux tombeau une fleur à répandre. Il grave dans la nuit, avec des doigts tremblants, Des roses sur la pierre et des soleils sanglants. Ô miroir, si cette veine un jour vient à rompre, Que son flot ne soit pas seulement celui du sang ; Qu’il porte l’encre noire et le rouge éclatant D’une âme qui sut aimer, souffrir et sombrer, Mais qui, jusque dans l’abîme, osa encore chanter. Alors peut-être la mort, jalouse et silencieuse, Lira sur mon front cette étrange prose bleue ; Et découvrira, sous ma poussière obscure, Non pas la trace d’une reine, ni d’une race perdue, Mais l’humble testament d’une âme qui, blessée, Fit de ses propres plaies sa dernière beauté.