
Ma façon d'être d'ici
Mon pays me plaît Parce qu’il est le sol de mon enfance Les rues où j’ai appris à tomber Et à me relever avec méfiance Il est les bancs d’école et les dimanches gris Les mots que j’ai appris à défendre Les chansons qu’on chantait à moitié faux Mais qu’on entendait pour les comprendre Il est mes joies simples et mes peines banales Celles qu’on partage sans les nommer Il est ce langage précis, parfois brutal Qui m’a appris à douter, à penser C’est ici que j’ai appris à dire non Et parfois à dire oui À croire que l’on pouvait être quelqu’un Sans écraser la vie J’y ai cru À ce drapeau qui flotte un peu de travers À ces trois mots qu’on nous répétait Comme une promesse ordinaire Liberté Égalité Fraternité Fraternité Avant, j’y croyais Vraiment Je croyais qu’on pouvait être différents Sans devenir ennemis Je croyais que la parole avait du poids Et que le silence aussi Ce pays, c’est mon accent Mes colères, mes maladresses C’est là que j’ai appris à aimer les mots Avant d’apprendre qu’ils blessent Avant d’apprendre qu’ils blessent Et puis, un jour, ça se grippe Sans bruit, sans éclat dans la nuit Juste des petites fissures Des petits bouts d’éclats qui luisent et s’oublient Les mêmes rues Mais les regards ont changé On commence à jauger les gens Avant même de les écouter On te demande ce que tu fais Pas vraiment ce que tu es Et si ta réponse tremble un instant C’est toi qui deviens le suspect Ici, on aime l’esprit critique Mais sans faire de dommage On aime la liberté À condition qu’elle reste sage On applaudit les idées neuves Quand elles viennent d’ailleurs Mais on se méfie de celles Qui grandissent en nos cœurs La réussite devient un bruit gênant L’échec, une étiquette définitive On te laisse rêver, mais pas trop longtemps Jusqu’à la sanction punitive On parle d’égalité Mais sans regarder les gens On parle de fraternité Mais on choisit son camp Même les mots se fatiguent Ils servent à expliquer À justifier, à se défendre Bien plus qu’à se rencontrer Et sans s’en rendre compte On apprend à se taire un peu À rentrer dans le rang doucement À se tisser à leurs jeux Ce pays qui m’a appris à penser M’a aussi appris à douter de moi À demander pardon d’exister Et ça, plus d’une fois Et c’est là que je comprends Sans éclair ni discours Que ce pays qui me fatigue Est aussi celui que je parcours Car c’est ici qu’on apprend à râler À tout remettre en question À aimer ce qui nous bouscule Plus que ce qui nous rassure vraiment Comme le pire des espions On adore casser les mythes Mais on s’y accroche quand même On critique nos héros vivants Pour pleurer ceux qu’on aime après leur peine On réclame la liberté Tout en dressant des frontières On défend l’égalité Mais on tremble à l’idée qu’elle soit entière On est fiers de notre langue précise De ses nuances et de ses détours Mais on l’utilise parfois comme une arme Pour gagner sans amour Ici, on débat pour exister On s’oppose pour se sentir vivant On se heurte plus qu’on ne s’embrasse Qu’on se cogne en avançant Ce pays m’a appris à penser contre lui À l’aimer sans l’idéaliser À comprendre que le conflit Peut aussi être une façon de rester Parce qu’on ne quitte pas ce qui nous façonne Même quand ça fait mal Parce que c’est dans cette tension Que naissent nos élans les plus bancals Alors je reste Pas par habitude Pas par fierté mal placée Mais parce que je sais d’où je viens Je reste avec mes doutes Avec mes contradictions Avec cette façon bien à nous D’aimer en discutant De croire en critiquant Je ne crois plus aux promesses intactes Ni aux lendemains trop bien rangés Mais je crois encore aux gestes simples À ceux qui ne font ... Je crois aux mots qu’on choisit Même quand ils tremblent un peu Aux silences qui respectent Aux désaccords quand ils sont honnêtes Ce pays n’est pas un refuge Ni un fardeau à porter seul C’est un chemin cabossé Où j’ai appris à marcher droit Sans toujours regarder devant Je n’y crois plus comme avant Et pourtant je n’ai pas cessé d’y croire Autrement Sans illusion Mais sans renier l’espoir Alors je fais avec Je prends, je laisse Je doute, j’avance Et tant pis si ce n’est pas parfait C’est peut-être ça Ma façon d’être d’ici

