
Le vent soufflait du large en râle, Nos grands vaisseaux cherchaient l’Empire, La soute pleine, l’âme brutale, Le fer huilé pour le grand pire. On voulait mordre l’Impérial, Lui faire payer le sang, le sel, Mais la mer, cette vieille garce, Nous gardait un autre duel. Dans la brume basse des passes, Ce ne fut point l’aigle ennemi, Mais une vermine à voiles noires, Une meute sortie de la nuit. Des chiens de coque, des rats d’écume, Des coques basses, vives, sans foi, Qui tournaient déjà dans notre sillage Comme des vautours autour d’un roi. Ils n’étaient rien. Rien que des ombres. Des bouts de bois, des gueules à faim. Mais leurs petits crocs, bien placés, Vinrent nous mordre par-derrière enfin. Nous étions gros, fiers, lourds de guerre, Mais nus du cul devant leur danse ; Pas de canons pour cracher l’arrière, Seulement le bois, la honte, l’absence. Refrain Pas de quartier ! Pas de merci ! Qu’ils crèvent tous dans les débris ! Tout pavillon noir, tout chien des mers, Finira froid, la bouche ouverte ! Qu’ils aillent donc, gueule en avant, Faire la bise à Poséïdon ! Plus de prison, plus de rançon : Pour le pirate, c’est le fond ! Ils nous ouvrirent comme des bêtes, Par la poupe, là où l’on saigne mal, Ils envoyèrent feu, fer et mitraille Dans nos entrailles d’arsenal. Le premier flamba jusqu’aux varangues, Le second prit l’eau sans retour, Le troisième, fier une minute avant, Sombra comme un chien trop lourd. Et eux riaient. Nom de Dieu, ils riaient. Sur leurs ponts sales, dans la fumée, Comme si noyer des géants blessés Leur faisait des mains de rois sacrés. On a vu nos mâts tomber en croix, Nos ponts rougir, nos frères partir, Et la mer, pleine de nos morts, Leur rendre l’écho de leurs rires. Mais nous sommes revenus. Pas brisés. Pas repentis. Revenus noirs, le cœur pourri De rage froide et d’appétit. On a reforgé chaque ferrure, Radoubé les flancs, regréé les mâts, Mais surtout, dans chaque poitrine, On a nourri quelque chose de plus bas. On revint plus lourds de colère Que d’eau, de poudre ou de boulets. Le regard sec, la mâchoire dure, Comme des hommes déjà damnés. Nos sabords bâillaient avant l’aube, Nos mèches fumaient comme des crocs, Et sur chaque pont, d’une même voix, Le serment tomba, bref comme un coup : Refrain Pas de quartier ! Pas de merci ! Qu’ils crèvent tous dans les débris ! Tout pavillon noir, tout chien des mers, Finira froid, la bouche ouverte ! Qu’ils aillent donc, gueule en avant, Faire la bise à Poséïdon ! Plus de prison, plus de rançon : Pour le pirate, c’est le fond ! Cette fois, ce fut notre chasse. On les trouva dans le mauvais temps, Leurs petites coques pleines d’audace Croyant encor mordre nos flancs. Mais nous avions appris leur danse, Leur cercle, leur venin, leur loi, Et nous fermâmes la mer autour d’eux Comme une potence autour du bois. Alors tonnèrent les bordées pleines. Pas pour blesser — pour effacer. On leur coupa mâts, vergues, étais, On leur laboura ponts et membrures. Le premier vola en échardes, Le second brûla jusqu’au mât, Le troisième tenta de fuir — La mer le reprit sous nos éclats. On n’en prit aucun en pitié. Pas un n’acheta son matin. Le feu prit ceux que le fer ratait, Et l’eau finit le sale travail. Sabre, mitraille, boulets rouges, Tout ce qu’on avait, tout y passa ; Car quand des rats ricanent en poupe, On leur répond par l’abattoir. Le soir venu, la mer charbonneuse Portait leurs morts comme du bois mort. Plus un pavillon noir debout, Plus un chant sale au bord des ports. Et nous jurâmes, sur l’eau grasse, Sur nos blessés, nos morts, nos voix, Que tout pirate vu désormais Aurait l’abysse pour seule croix. Dernier refrain Pas de quartier ! Pas de merci ! Qu’ils crèvent tous dans les débris ! Tout pavillon noir, tout chien des mers, Finira froid, la bouche ouverte ! Qu’ils aillent donc, gueule en avant, Faire la bise à Poséïdon ! Et que la mer retienne ceci : Le pirate vu ne revoit plus midi.

