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Virus du vivant

V6

Tu veux savoir ce que vaut le monde ? Attends qu'il soit mort. Tu pourras enfin le compter. Tu as mis des chiffres sur la pluie, des clôtures au ventre des bois. Tu prends la terre jusqu'à l'os, puis tu lui reproches d'avoir froid. Sous tes routes, les terriers cèdent, les rivières avalent tes poisons. Tu nommes « progrès » le bruit des lames qui défont mille ans en une saison. Dans les nids tombés avec les branches, des becs s'ouvrent encore, en vain. Tu veux des arbres dans tes images, pas leurs racines sous ton béton. Tu veux le chant des bêtes sauvages, mais pas leurs griffes à l'horizon. Virus du vivant, tu te nourris de tes enfants. Tu prends la terre à la gorge, tu lui fais recracher de l'or. Quand plus rien ne respirera, tu voudras produire encore. Virus du vivant, tu appelles ça vivre, toi ? Tu mets du vert sur les étiquettes, du noir au fond des océans. Tu vends la mort sous cellophane et tu souris sur les écrans. Tu veux la fleur sans les insectes, la mer sans rien qui nage dedans. Tu empoisonnes les vergers, tu vides les mers jusqu'au dernier banc. Tu veux du vivant sur tes murs, des cerfs au-dessus du canapé. Mais quand ils traversent ta route, tu réclames qu'on vienne les tuer. Virus du vivant, tu empoisonnes tes enfants. Tu prends la terre à la gorge, tu lui fais recracher de l'or. Quand les forêts feront silence, tu voudras produire encore. Virus du vivant, tu appelles ça vivre, toi ? Tu as peur du monde qui brûle, pas assez pour fermer les fours. Tu appelles « crise » la facture d'une fête qui dure toujours. Tu guettes le prochain miracle : un filtre, une arche, un ailleurs. Tu ne demandes pas qui suffoque, tu demandes qui sera vendeur. Et quand la dernière bête tombe, tu cherches encore un responsable. Tu montres le ciel, tu montres l'ombre, jamais les mains posées sur la table. Je te hais. Pour les nids vides. Pour les fleuves morts. Pour ce silence que tu prends pour de l'or. Je te hais. Et je hais plus encore la part de toi qui respire en moi. Virus du vivant, tu dévoreras tes enfants. Tu prends la terre à la gorge, tu lui fais recracher de l'or. Quand plus rien ne respirera, tu voudras produire encore. Virus du vivant, tu appelles ça vivre, toi ? La Terre ne te hait pas. Elle ne connaît même pas ton nom. Moi, je te hais. Et je porte ton visage.