
Le pinceau attend. La main respire. Entre le blanc et le premier trait, le monde hésite encore. Je broie l’encre en tournant lentement, l’eau noire s’éveille au creux du blanc. Le pinceau se lève avec le vent, puis touche la feuille en frémissant. Une branche incline son printemps, une grue traverse l’horizon pâlissant. Je laisse un espace entre deux élans, le vide aussi dessine en avançant. La main descend, la main revient. Le souffle précède, le trait trouve son chemin. Trace et respire, laisse l’encre courir. Le blanc ouvre une voie que le noir ne ferme pas. L’eau épouse la pierre, le pinceau suit la lumière. Ce que la main ne peut saisir, le vide apprend à le retenir. Le pinceau descend dans le noir, une montagne apparaît dans le soir. Un torrent glisse au bord du miroir, puis disparaît avant de se voir. Je ne demande rien au savoir. La main avance sans prévoir. Un seul trait peut porter la mémoire d’un chemin qu’on ne voulait pas voir. La main s’arrête, mais rien ne dort. Le blanc demeure, l’encre respire encore. Laisse le noir trouver sa place, laisse le blanc garder sa trace. Un trait s’efface, un autre vient ; l’espace les tient sans fermer le chemin. Ni trop plein, ni trop vide , le geste passe, le monde décide. Au bord du papier glisse le courant, un saule s’incline au-dessus de l’étang. Trois oiseaux s’effacent vers le levant, leurs ailes se fondent dans le ciel changeant. Le pinceau bondit, vif un instant, puis frôle la rive en ralentissant. La page, encore vierge auparavant, porte à présent la rumeur du vivant. Si la main vacille, la ligne en gardera l’écart. Si l’eau déborde, la rivière changera de départ. Ne reprends pas ce que l’instant vient d’offrir. Même l’accident peut apprendre à fleurir. Une dernière branche effleure l’ivoire, puis l’encre s’étend sur son territoire. Le sceau rouge tombe, net et provisoire, comme une braise laissée dans le soir. La main se retire sans chercher victoire, le dernier geste échappe au vouloir. La feuille emporte une part de mémoire, et rend au silence ce qu’elle ne peut savoir. Respire encore, le geste poursuit son essor. Le blanc accueille, le noir dévoile ; l’un ouvre le lointain, l’autre en dessine le seuil. La main peut partir, le papier sait finir ; garder un peu d’ombre, et laisser l’air venir. Le pinceau se lève. Un sceau rouge. Puis le silence. Et autour du dernier trait, le blanc.

