
La décadence est une valse. Elle entre sans bruit, glisse sous les portes, s'attarde dans les salons où l'on murmure que le monde touche à sa fin. Elle a le parfum lourd des fleurs qui se fanent et la douceur trompeuse des soirs d'automne. « Avant, c'était mieux », disent les voix fatiguées. « Tout s'effondre. Les dieux s'en vont. Les enfants ne savent plus. » Toujours les mêmes paroles. Toujours le même chant funèbre. Alors la valse commence. Les couples tournent avec une grâce désespérée, emportés par un mouvement dont nul ne connaît l'origine. La jeunesse rit, danse, invente un pas nouveau ; les vieillards y voient déjà le vertige de l'abîme. Plus la musique s'accélère, plus chacun croit entendre le fracas d'une civilisation qui se brise. Mais la décadence aime les miroirs. Chaque époque contemple son visage avec effroi et croit y découvrir les premiers traits de la ruine. Elle se persuade d'être la dernière, celle qui verra s'éteindre les lampes, mourir les langues, tomber les temples. Elle confond le changement avec l'agonie. Pourtant la valse continue. Elle emporte les certitudes, les empires, les morales et les modes avec la même indifférence. Les robes changent, les masques aussi ; la musique, elle, demeure. C'est toujours la même ivresse, la même peur délicieuse d'être les témoins privilégiés de la fin. La décadence n'est peut-être qu'un parfum. Invisible, entêtant, elle flotte sur les siècles comme une senteur de fleurs trop mûres. Chacun la respire et croit sentir, pour la première fois, l'odeur du monde qui se défait. Mais ce n'est peut-être que le temps lui-même qui danse.

