Non, t’étais pas fou, Crevel, t’aurais jamais dû t’enlever la vie, même avec une tuberculose rénale à trente-cinq ans. Faut dire que ton père avait ouvert cette porte devant toi quand t’avais cinq ans. Non, t’étais pas fou, Crevel, t’étais trop intelligent, c’était ça ton problème. Trop éveillé, trop sensible, trop créatif, avec des yeux bleus délavés qui ressemblaient à la description des yeux que tu avais faite pour un personnage : « Ses yeux ? des étoiles qui s’éteignent, deux feux follets rentrés à l’écurie. Avec des transparences de souvenirs, d’acides raclures de ciel et déchets d’astres, il essaie quand même de se recomposer un visage : son visage continué par un cou ; son cou... et ainsi de suite, mais les morceaux de lui-même se joignent mal, ne semblent plus faits les uns pour les autres. » Non, t’étais pas fou, Crevel, j’aurais voulu être vivant en 1935, j’aurais voulu être un de tes oncles, j’aurais voulu entrer dans ton appartement pour arrêter le gaz et te dire : viens vivre avec nous autres au Québec, viens, mon neveu, avec ma femme et les enfants. On va te changer d’air et faire soigner tes reins malades. Quand tu as écrit concernant ton père : « D’un suicide auquel il me fut donné d’assister, et dont l’auteur-acteur était l’être, alors, le plus cher et le plus secourable à mon cœur, de ce suicide qui – pour ma formation et ma déformation – fit plus que tout essai postérieur d’amour ou de haine, dès la fin de mon enfance j’ai senti que l’homme qui facilite sa mort est l’instrument d’une force majuscule (appelez-la Dieu ou Nature) qui, nous ayant mis au sein des médiocrités terrestres, emporte dans sa trajectoire, plus loin que ce globe d’attente, les seuls courageux. La vérité. Dès qu’un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins de rire. Mais interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront leur effroi devant de tels mots. C’est que les uns ont renoncé (sans parvenir à n’y plus penser) aux problèmes essentiels –, c’est que les autres ont essayé d’un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu’un homme anxieux écrivit, réponse à des remarques désespérées : “Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité.” » Beaucoup de grandeur dans un peu de vérité ? Pourquoi ? Si j’ai rêvé d’une solitude telle que je ne serais pas tenté, le soir venu, de chercher le contact illusoire d’une chaleur humaine, c’est bien que ce « un peu de vérité », au cours de toutes mes tentatives quotidiennes, ne m’a jamais contenté. C’est lui, au contraire, qui a permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si la vérité n’est susceptible d’aucun alliage et, par conséquent, apparaît étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être conçu à l’état pur, je veux dire sans ce “un peu de vérité” dont se contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité d’un mensonge absolu non plus que d’une vérité relative. « Mon désarroi est tel que j’ai toujours demandé aux plus beaux yeux d’être intelligents, et les êtres qui m’ont hanté m’ont hanté comme des pensées... » Non, t’étais pas fou, Crevel, quand tu écrivais : Ton regard couleur de fleuve Est l’eau docile et qui change Avec le jour qu’elle abreuve. Petit matin, robe d’ange, Un pan du manteau céleste Sous tes cils, entre les rives, S’est pris. Coule, coule, eau vive. La nuit part, mais l’amour reste Et ma main sent battre un cœur. L’aube a voulu parer nos corps de sa candeur. Fête-Dieu. Le désir matinal a repris nos corps nus Pour sculpter une chair que nous avions crue lasse. Sur les fleuves, au loin, déjà les bateaux passent. Nos peaux, après l’amour, ont l’odeur du pain chaud. Si l’eau des fleuves est pour nos membres, Tes yeux laveront mon âme ; Mais ton regard liquide, au midi que je crains, Deviendra-t-il de plomb ? J’ai peur du jour, du jour trop long, Du jour qu’abreuve ton regard couleur de fleuve. Or, dans un soir pavé pour de jumeaux triomphes, Si la victoire crie la volupté des anges, Que se révèle en lui la Majesté d’un Gange. Non, t’étais pas fou, Crevel, t’étais juste trop sensible et t’avais personne dans ta famille pour s’en rendre compte. Mais je voulais te saluer comme on a porté Nelligan sur nos épaules un soir d’avril. Peut-être qu’ici, au Québec, tu te serais fait une blonde, peut-être qu’on aurait fait soigner tes reins, peut-être que j’aurais été grand-oncle de tes petits marmots aux yeux tout délavés. Mais non, mais non, t’étais pas fou, Crevel.