
La rivière avance sans demander son nom, Elle fend la pierre, les ponts, les saisons. Les uns s’y penchent pour calmer leur soif, Les autres s’y jettent pour devenir plus vastes qu’eux-mêmes. Elle ne promet rien, ni paix, ni pardon, Elle offre le passage — ou l’abandon. N’attends pas la grâce, ni du ciel ni des mains, Ce que tu gardes vivant, c’est ton seul chemin. Donne à boire à ceux que la nuit a brisés, Car l’eau qui s’arrête apprend à se faner. Oui, l’eau qui s’arrête apprend à se faner… On te dira : « Pourquoi porter si lourd ? Pose-toi ici, fais de la paix un détour. » Mais la rivière rit, elle n’écoute pas, Elle court comme le temps — ni hier, ni déjà. Il y aura des pièges, des éclairs, des adieux, Mais l’eau sait trouver des vallées de feu doux. Les fatigués dormiront sur ses rives un soir, Et oublieront parfois qui l’a tenue noire. Peu importe — l’essentiel, c’est le flux, Que d’autres après nous y trouvent un goût plus nu. Pour ceux qui nagent encore, sel sur les lèvres, Et l’espoir têtu que ce cœur d’eau se lève. N’attends pas la grâce — avance quand même, Ce que tu transmets te survit, te sème. Si l’eau reste libre, rien n’est perdu, Une rivière vivante ne meurt jamais tout à fait.

