Elle entre à neuf heures, comme elle entre en scène, Son petit cabas pend au bout de son bras, Elle connaît les rayons, les lumières, les enseignes, Les boîtes qui souriaient autrefois par là. Elle cherche le beurre au royaume du froid, Compte les petits pots, repose le grand, Elle dit : Celui-ci, ma foi, fera l'affaire, Il était moins timide quand j'étais enfant. Elle pousse son chariot comme on pousse un dimanche, Entre les néons blancs et les fruits bien rangés, Les oranges ont l'air de sortir d'une affiche, Mais les pommes ont appris à voyager léger. Oh, la dame au caddie, qu'est-ce qu'on a changé ? Les étiquettes dansent sans jamais s'arrêter, Elle prend le soleil dans une boîte en carton, Et laisse sur l'étagère un morceau de saison. Oh, la dame au caddie, elle sourit malgré tout, Elle connaît les chemins qui deviennent plus courts, Et quand elle rentrera, tout au fond de son sac, Il restera trois pommes… et beaucoup de pourquoi. Au rayon des chaussures, elle regarde en silence, Une paire presque neuve attend dans son carton, Elle se souvient d'un temps où l'on attendait dimanche Pour mettre des souliers qui faisaient du bruit au salon. Plus loin, les petits pois ont changé de costume, Le paquet s'est aminci sans perdre son sourire, Elle cherche où sont passées les anciennes habitudes, Mais les habitudes, elles aussi, savent partir. À la caisse automatique, une voix lui demande De poser son panier dans un drôle de carré, Elle regarde la machine avec une seconde Comme si le siècle entier venait de l'inventer. Oh, la dame au caddie, qu'est-ce qu'on a changé ? Les étiquettes dansent sans jamais s'arrêter, Elle prend le soleil dans une boîte en carton, Et laisse sur l'étagère un morceau de saison. Oh, la dame au caddie, elle sourit malgré tout, Elle connaît les chemins qui deviennent plus courts, Et quand elle rentrera, tout au fond de son sac, Il restera trois pommes… et beaucoup de pourquoi. Elle rentre à pied, son cabas contre elle, Le boulevard lui semble un peu plus grand qu'avant, Les vitrines promettent des lendemains éternels, Avec des sourires blancs derrière des écrans. Elle passe devant l'école où ses petits-enfants Couraient autrefois après des avions de papier, Elle se dit que les grands ont sûrement de bonnes raisons, Puis elle hausse les épaules et continue son trajet. Chez elle, elle aligne les choses sur la table, Un peu de vert, du pain, deux œufs, quelques fruits, Elle fait chauffer l'eau dans sa vieille casserole Et trouve que finalement… ça le fera pour midi. Puis elle ouvre le journal posé près de la fenêtre, Des hommes en costume expliquent le nouveau chemin, Ils parlent de grands projets, de baisser les taxes peut-être, Elle tourne doucement la page avec sa main. Elle ne sait plus très bien qui conduit la voiture, Ni pourquoi le volant change de main si souvent, Mais elle sait reconnaître, au bruit du moteur, Quand la route descend… même si tout va devant. Oh, la dame au caddie, qu'est-ce qu'on a changé ? Les étiquettes dansent sans jamais s'arrêter, On repeint les façades, on promet des merveilles, Pendant que dans les cuisines on compte et on surveille. Oh, la dame au caddie, elle sourit malgré tout, Elle a vécu des hivers, elle en verra d'autres, c'est tout, Et demain, comme hier, quand le jour reviendra, Elle prendra son cabas… Et fera ce qu'il faut. Elle prendra son cabas… Elle refera le tour… Et dans son petit panier, Il manquera toujours quelque chose.