
SANS ESCALE
Les heures s’égrènent comme des perles fausses Sur le comptoir ciré des nuits sans sommeil Elles n’attendent pas, elles filent leurs crosses Et le temps s’encrasse au fond d’un réveil Il court sans escale, ce con de chronomètre Il m’attend pourtant, accoudé au zinc A compter les gouttes d’un robinet maître Qui n’en finit plus de pleurer son encre Sans escale, sans loi Sans escale, sans vertige Je veux oublier cet abîme, Au fond de ma désespérance publique Sous un ciel plombé J’attends, Que la nuit me fabrique un autre temps Sans escale... Je ne pense plus à rien, c’est une espèce de grâce Une ivresse de loup qui remâche son pli Le bonheur artificiel colle aux vitres, il cuirasse La vue d’une autre vie où tout est enseveli Une vie d’habitudes, monotone et polie Comme une serveuse usée qui sourit sans y croire Où les banalités dansent avec les solitudes Sur un air de juke-box qui n’a plus de mémoire Sans escale, sans loi Sans escale, sans vertige Je veux oublier cet abîme Au fond de ma désespérance publique Sous un ciel plombé J’attends ! Que la nuit me fabrique un autre temps Sans escale... Tu vois, toi qui me regardes du fond du miroir sale On croit s’arrêter, et c’est le monde qui défile On dit « je suis ailleurs », mais l’ailleurs est une salle Où les mêmes fantômes tournent en rond, tranquilles L’habitude, c’est ce mur qu’on tapisse de néant Chaque verre ressemble au précédent Et la solitude, à force d’être partagée avec soi-même Devient une rengogne, une douceur blasphème Qui décide à ma place ? Qui tient la porte au temps ? Qui me laisse en vrac Quand tout devient blanc ? Sans escale, sans larmes Sans escale, sans délire Je veux oublier cet abîme Au fond de ma désespérance qui expire. Sous un ciel plombé J’attends ! Que le jour ne vienne pas Ou si lentement ! Sans escale... Sans escale... Je suis dans une autre vie… Laquelle ? Celle où l’on ne choisit plus Celle où le temps t’attend... Mais sans escale, bien sûr Sans escale. 2026©️ LnP. Tous droits réservés.

