
Sur de grands vents passés et à venir
Là, je vais te chanter, Alexis Leger, habillé de ton nom de plume dans un embrun de sainteté, une espèce de mandorle dorée de prix Nobel comme Bob Dylan, Saint-John Perse. Quand tu as écrit Vents en mil neuf cent quarante-cinq, tu étais en territoire paisible, Seven Hundred Acre Island, au Maine, du côté des vainqueurs, de ceux qui réécrivent trop souvent l’histoire. Tu n’auras pas connu cela, tu n’auras rien subi d’un Trump à venir, mais juste avant cela, un an avant ton séjour aux États-Unis, se terminait une page de l’histoire humaine, cette catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, entre cinquante et soixante millions de morts au total, incluant entre vingt-deux et vingt-cinq millions de militaires et quarante à cinquante-deux millions de civils dont environ treize à vingt millions de maladies ou de la famine. C’est là, seul à l’intérieur de toi-même, sorti du territoire des monstres que tu connaissais bien pour avoir accompagné Daladier et Chamberlain pour la négociation des accords de Munich le vingt-neuf septembre mil neuf cent trente-huit, toutes les crapules étaient là : Hitler, Mussolini. Tu as produit un recueil prophétique qui voyait loin dans l’avenir et qui parlait des grands vents passés et de ceux à survenir : « C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde, De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte, Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille, En l’an de paille sur leur erre... Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses, Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes, C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde, Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses... » « Et d’éventer l’usure et la sécheresse au cœur des hommes investis, Voici qu’ils produisaient ce goût de paille et d’aromates, sur toutes places de nos villes, Comme au soulèvement des grandes dalles publiques. Et le cœur nous levait aux bouches mortes des Offices. Et le dieu refluait des grands ouvrages de l’Esprit. Car tout un siècle s’ébruitait dans la sécheresse de sa paille, parmi d’étranges désinences : à bout de cosses, de siliques, à bout de choses frémissantes, Comme un grand arbre sous ses hardes et ses haillons de l’autre hiver, portant livrée de l’année morte ; Comme un grand arbre tressaillant dans ses crécelles de bois mort et ses corolles de terre cuite — Très grand arbre mendiant qui a fripé son patrimoine, face brûlée d’amour et de violence où le désir encore va chanter. “Ô toi, désir, qui va chanter...” Et ne voilà-t-il pas déjà toute ma page elle-même bruissante, Comme ce grand arbre de magie sous sa pouillerie d’hiver : vain de son lot d’icônes de fétiches, Berçant dépouilles et spectres de locustes ; léguant liant au vent du ciel filiales d’ailes et d’essaims, lais et relais du plus haut verbe — Ha ! très grand arbre du langage peuplé d’oracles, de maximes et murmurant murmure d’aveugle-né dans les quinconces du savoir... » Merci, Alexis Leger, d’avoir pétrifié d’avance les passages des très grands vents à venir du réchauffement planétaire. Un prophète, un véritable prophète, comme les grands poètes de l’Humanité.

