
Robert Boulanger
Robert Boulanger Vous vous demandez sans cesse pourquoi je frappe toujours sur le clou de la cause des anciens combattants, de tous les pays, tout le temps. C’est que la guerre n’est pas une histoire d’hommes invariablement, c’est une histoire d’adolescents. Prenez une classe de fin secondaire et de collège classique à l’époque, à Montréal, Québec ou ailleurs. Donnez à ces élèves des casques, des képis, des bérets, un beau petit uniforme brun militaire au bonheur, et voilà : nous avons nos soldats. On prend la petite photo pour le registre de la Défense nationale, et ma foi, on évite de la faire parvenir à la mère, sauf à l’issue d’un moment précaire. Ce sont toujours les moins de vingt ans qui payent le plus lourd tribut lors des guerres. Les yeux qui vous fixent sur la photo que j’ai mise au-dessus de ma chanson sont ceux d’un garçon de dix-sept ans, Robert Boulanger, qui a quitté son Québec natal contre la volonté de ses parents, pour aller participer à la libération de l’Europe. À dix-huit ans, foudroyé par une balle en plein front, sur la plage de Dieppe, en avant-première du débarquement. Quel affront. Franz Gockel, le soldat allemand qui tenait la plage d’Omaha Beach le six juin mille neuf cent quarante-quatre, venait mitrailleuse en main de fêter sa dix-huitième année. Il est revenu pendant soixante années sur la plage exorciser ses fantômes et pleurer ses camarades, tous enterrés en France. Voilà pourquoi je ne suis jamais consolé. Avoir été le père de Robert, j’aurais de beaucoup préféré le serrer dans mes bras en câlin, pour fêter à la pêche le plus gros poisson attrapé, ou sa dextérité à avoir remis à flot un canot chaviré. Je me suis inspiré du texte de Jean-Pierre Guéno dans Paroles du jour J, aux éditions Librio.

