
Le cordonnier, rue des Patriotes
Il est né une année après la Seconde Guerre mondiale. Il a soixante-dix-neuf étés, né en Syrie et formé au Liban. Une photo de lui témoigne de sa mine pleine de bonté, prise dans ses tendres années. C’est un grand-père, barbe et cheveux grisonnants, les yeux pétillants devant une simple paire de souliers. Je lui ai apporté mes bottes aujourd’hui pour les faire imperméabiliser. — Ah, m’a-t-il déclaré, vous me dites qu’elles ont quinze années ? Elles sont de bonne qualité. Le cuir n’en est pas usé, il est de bonne qualité. Une fois l’examen clinique terminé, le pronostic annonce un bon hiver assuré. — Avec le traitement que je vais vous donner, l’eau va glisser et perler avec facilité. C’est tellement réconfortant de consulter un homme qui connaît l’art de réparer, de conserver et de fabriquer des chaussures, et qui sait aussi utiliser les outils appropriés : le tranchet, couteau de dextérité, et l’alêne, ce perceur-couseur avéré. Comme dans le langage de la cordonnerie, il prend la vie par le bonbout pour la protection assurée du talon, le patin pour la protection de semelle et la première de propreté — cette semelle intérieure, l’équivalent de l’âme dans le bureau d’un curé. Salué même au parlement pour ses techniques, incluant le montage, l’ajustement de la forme à chaussure, et le travail du cuir pleine fleur, reconnu pour sa qualité, c’est un cordonnier chevronné. La boutique de M. Sarkis Berejikian est la Cordonnerie Jean-Pierre Deux, au cœur du vieux Sainte-Rose à Laval, commerce typique immatriculé rue des Patriotes depuis mil neuf cent quatre-vingt-quatorze. Arrivé en février mil neuf cent quatre-vingt-huit, il ouvrit sa cordonnerie en mil neuf cent quatre-vingt-onze. L’homme est sympathique. Sa vitrine, sur un mur de brique rouge, est ornée de bottes et du dessin d’une clé — car il sait les reproduire comme un serrurier. Il travaille rapidement, avec célérité. Ses prix sont raisonnables et amplement justifiés. Alignés aux murs, sur des tablettes variées : les photos de famille, deux sombreros, deux immenses cornes, la statue d’un ange ailé vêtu comme au temps des Premières Nations. Des chaises disposées devant les plans de travail, une machine de cordonnier conçue pour la réparation de chaussures, de souliers ou d’articles de maroquinerie stylisée. Les coutures de réparation doivent être solidifiées — pour cette raison, ces machines produisent un point droit noué. L’ambiance est chaleureuse et inusitée, car ce n’est pas tous les jours qu’on visite son cordonnier. Quand je suis entré, il réparait un pantalon imperméabilisé avec un patch et il m’a dit : — Comme mon père me disait, dans la vie, il faut savoir bien tailler, et pour bien tailler, il faut savoir mesurer. Moi, je me suis dit qu’il se peut, lorsque sa journée est terminée, que Monsieur Berejikian se taille, en secret, des galaxies, des nébuleuses et des morceaux de Voie lactée. La sagesse d’un cordonnier est peut-être celle d’un alchimiste des constellations dorées.

