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Le bonheur du diable

V6

Ah… Regardez-les. Les voilà qui arrivent. Propres. Sourieurs. Bien habillés. Les mains jointes, la conscience repassée. Ils vont chanter l’amour. Ils vont parler de paix. Ils vont demander pardon. Et dans deux heures, ils recommenceront. Ah… Quelle merveille. Moi, je ne pourrais pas inventer mieux. Vous voulez savoir ce qui me rend heureux ? C’est vous. Pas les monstres. Pas les assassins. Pas les fous dont tout le monde se méfie. Non. Moi, j’aime les gens bien. Les gens respectables. Ceux qu’on invite à dîner. Ceux qu’on applaudit. Ceux qui parlent de morale avec la bouche pleine de mensonges. Ceux qui disent : « Il faut aider son prochain » et qui changent de trottoir quand le prochain est pauvre. Ceux qui disent : « Il faut protéger les enfants » mais ferment les yeux quand ça dérange leur petit confort. Ceux qui disent : « La famille, c’est sacré » et qui passent leur temps à humilier ceux qu’ils prétendent aimer. Oh oui… Ceux-là… Je les adore. Continuez ! Continuez à parler d’amour avec vos cœurs pleins de rancœur. Continuez à parler de pardon en gardant soigneusement la liste de tous ceux que vous n’avez jamais pardonnés. Continuez à parler de vérité quand le mensonge vous arrange tellement mieux. Continuez à dénoncer les salauds en prenant bien soin de ne jamais regarder dans votre propre miroir. Moi, je me régale. Et les meilleurs… Ah, les meilleurs ! Ce sont les purs. Les « bonnes personnes ». Ceux qui savent exactement qui mérite leur respect et qui mérite leur mépris. Ils regardent un homme différent et cherchent immédiatement ce qui ne va pas chez lui. Trop pauvre. Trop étranger. Trop vieux. Trop gros. Trop bizarre. Trop différent. Mais eux ? Eux sont parfaitement normaux. Évidemment. Ils ont même Dieu de leur côté. Enfin… c’est ce qu’ils racontent. Ils vont à l’église, ils allument des cierges, ils récitent des prières, ils serrent des mains, ils font des grands sourires… Puis ils sortent et recommencent à juger, à exclure, à écraser, à humilier. Quel spectacle ! Moi, je n’ai même plus besoin de vous tenter. Vous vous tentez très bien tout seuls. Vous n’avez pas besoin du Diable pour faire le mal. Vous avez simplement besoin d’une bonne excuse. « Je l’ai fait pour ma famille. » « Je n’avais pas le choix. » « Tout le monde le fait. » « Il l’avait bien mérité. » « Dieu comprendra. » Ah ! Dieu comprendra. Celle-là… C’est ma préférée. Vous faites une saloperie, puis vous cherchez une justification. Vous écrasez quelqu’un, puis vous expliquez pourquoi il fallait l’écraser. Vous trahissez, vous mentez, vous prenez, vous humiliez… Et quand votre conscience commence à vous gratter un peu trop fort… Vous allez prier. [RIRE] Magnifique. Vous ne cherchez pas Dieu. Vous cherchez une excuse. Et vous l’appelez « bonne conscience ». Moi, je regarde tout ça et je me dis : Quelle chance. Quelle extraordinaire espèce que cette humanité. Capable de tuer et de se croire civilisée. Capable de détruire et de se croire généreuse. Capable d'exploiter et de se croire respectable. Capable de faire souffrir et de dormir parfaitement tranquille après avoir dit : « Je suis quelqu’un de bien. » Continuez ! Surtout… ne changez rien. Continuez à donner quelques pièces pour vous sentir généreux. Continuez à poster vos bonnes actions pour que tout le monde les voie. Continuez à défendre la planète avec votre téléphone dernier cri et votre conscience jetable. Continuez à parler de tolérance jusqu’au jour où quelqu’un vous ressemble moins que prévu. Continuez à réclamer la justice tant qu’elle ne vous coûte rien. Continuez à condamner la violence quand elle vient des autres. Et surtout… Continuez à vous croire meilleurs que ceux que vous condamnez. Parce que c’est là que vous êtes les plus beaux. Quand vous faites le mal tout en étant persuadés d’être du bon côté. Ah… Là, vraiment… Je suis heureux. Dieu regarde vos âmes et peut-être qu’il pleure. Moi, je regarde vos contradictions et je ris. Dieu espère encore que vous deviendrez meilleurs. Moi, j’espère seulement que vous continuerez à vous raconter des histoires. Parce que tant que vous pourrez dire : « Ce n’est pas vraiment ma faute… » vous pourrez recommencer demain. Alors allez-y. Priez. Chantez. Pardonnez. Jugez. Aimez. Détestez. Donnez. Prenez. Promettez. Trichez. Et surtout… faites semblant. Faites semblant d’être bons. Faites semblant d’être purs. Faites semblant d’être justes. Faites semblant d’aimer votre prochain. Parce que moi… Je serai toujours là pour regarder ce qui se passe quand personne ne regarde. Et franchement… c’est ça, mon bonheur. [RIRE] Continuez. S’il vous plaît… Continuez.