J’étais à Tournai en mille neuf cent quatre-vingt-dix, Et j’avais la chance de visiter Les trois maisons de la période romane encore debout. Habituellement, les édifices romans du nord de l’Europe Ne survivaient pas plus qu’une vie humaine ; Passé soixante-dix ans, ils s’effondraient. C’est pour cette raison que les maisons romanes Étaient rares à trouver. Mais les maisons du douze au quatorze rue Barre Saint-Brice, En pierre et solidement construites, Étaient encore debout en mille neuf cent quatre-vingt-neuf – mille neuf cent quatre-vingt-dix. Elles servaient alors d’église protestante, Et c’est là qu’on m’avait mis en contact Avec une chercheuse canadienne. Elle m’avait confié qu’elle travaillait Sur le dossier d’un évêque de Tournai à l’époque médiévale, Et qu’elle venait de Toronto. Chercher à savoir de quelle université elle dépendait — Centre for Medieval Studies de l’Université de Toronto, Faculté des Arts et Sciences, Département d’Histoire, History and Visual Culture de York, Ou Ryerson — Relevait de la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Il est aussi possible qu’elle fût Doctorante associée à McGill ou à l’Université d’Ottawa, En collaboration avec une université de Toronto Sur mission en Belgique. C’est grâce à elle que j’ai eu le bonheur De visiter ces lieux. Puis je me suis tourné vers la cathédrale de Tournai, Merveille de la ville, Bâtie sur un site occupé dès l’époque mérovingienne, Où les premières tombes attestent La longue continuité de l’occupation et du culte. Sa nef centrale romane, Épaulée de quatre collatérales, Fut principalement construite entre mille cent cinquante et mille deux cents En pierre calcaire locale. Elle inspirait le respect par son austère simplicité, Dans son enfilade d’arcs en plein cintre Surplombant les bas-côtés. Son chœur gothique, ajouté plus tard, Entre mille deux cent trente et mille deux cent cinquante, Est du premier style gothique, Comme un ciel défait par l’élévation. La cathédrale possède cinq tours, Dont le célèbre clocher central de style roman, haut de soixante-douze mètres, Braqué à la croisée de la nef et des transepts, Bravement flanqué de quatre tours angulaires plus basses. Le trésor de la cathédrale comprend La Chasse de Notre-Dame flamande, Un reliquaire en argent et émaux du treizième siècle, Réputé pour la finesse de ses décorations Et la richesse de sa dorure, Ainsi que la relique de Saint Thomas Becket, Évêque martyr de Canterbury, Offerte ou acquise au Moyen Âge par les chanoines. J’avais en tête les répliques vigoureuses De T.S. Eliot dans Murder in the Cathedral Lorsqu’il évoque la bouche du saint. Plusieurs chapiteaux sculptés du douzième siècle Dans la nef représentent des scènes bibliques Et des motifs végétaux. Pour cette richesse et l’exception de son architecture Combinant roman et gothique, La cathédrale est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y ressent le travail primal de la rencontre Entre l’architecture romane Et sa modernisation gothique, Fruit de la pensée scolastique Et de l’effort des moines du premier art ogival, Dont Suger de Saint-Denis fut l’ardent promoteur dans son abbaye. Je me souviens de l’écoute de la Messe de Tournai, Comprenant des mouvements polyphoniques à trois voix D’une saveur ancestrale, datés du quatorzième siècle, Réunis dans le manuscrit vingt-sept de la bibliothèque de la cathédrale. Les auteurs sont inconnus : six mouvements méditatifs et cosmiques — Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei, Ite missa est. Le Kyrie, le Sanctus et l’Agnus Dei Sont écrits en notation mesurée franconienne, Présentant des analogies avec les conduits polyphoniques. Le Gloria et le Credo Sont composés dans le style de l’Ars nova, Avec pour le Gloria un Amen très développé. Le dernier mouvement suit le style du motet pluritextuel, Où chaque voix dit un texte différent, Isorythmique, analogue aux manuscrits de Montpellier. Ainsi se révèle la grande âme de Tournai, Bâtie sur des siècles de foi, d’art et de mémoire, Depuis la nécropole mérovingienne qui suinte des esprits de la première royauté Jusqu’aux merveilles romanes et gothiques, Vivantes encore dans la pierre et la polyphonie. J’éprouve toujours un grand plaisir À écouter les deux enregistrements Harmonia Mundi de cette messe : Par l’Ensemble de Musique Ancienne de Barcelone, dirigé par Enric Gispert, Et celui de l’Ensemble Organum de Marcel Pérès. C’est comme se ressourcer en traversant solennellement le temps et l’espace.