
[Couplet 1] Nous sommes dix sur la ligne, dix coques dans le grand vent, Dix gueules de bois salé lancées droit dans le levant, La mer ouvre ses mâchoires, le ciel sent déjà le fer, Et nos proues vont droit devant comme des juges sur la mer. J’ai quitté mon noir d’pirate, j’ai laissé l’ancien nom mourir, Plus de pavillon de rapine au mât pour m’faire obéir, C’est leur bannière à la poupe qui claque à présent dans l’écume, Leur faction dans mon sillage, et ma vieille rage qui s’allume. [Pré-refrain] On part chasser au large, loin des ports, loin des rives, Prêts à rendre à Poséïdon ses enfants, ses bêtes vives. Qu’ils montent de l’eau noire, qu’ils montrent crocs et dents, Nous avons l’fer, le feu, et la foi des grands bâtiments. [Refrain] J’ai quitté le noir pour leur pavillon, Pour voguer avec dix navires sous le même horizon, Prêts à renvoyer à Poséïdon ses enfants dans le fond, Mais même au milieu de la flotte, c’est encore ma fée qui bat dans mon cœur profond. J’ai quitté le noir pour leur pavillon, J’ai troqué ma vieille ombre contre leur faction, Et si mes canons parlent fort au milieu du grand affront, Quand la mer se tait une seconde, c’est son nom que j’entends plus loin que les sabords qui grondent. [Couplet 2] À bâbord un trois-ponts veille, à tribord cinq coques serrées, Plus loin deux monstres d’artillerie qui font trembler les marées, On se couvre, on se répond, on se lit d’un feu à l’autre, Une meute de géants de chêne que l’océan lui-même redoute. Les hommes savent pourquoi l’on part, les mains noires, les yeux ouverts, Pas pour piller des miséreux, non — pour saigner les monstres amers, Pour traquer dans la houle immense ce que la mer vomit parfois, Et renvoyer sous les grands fonds les rejetons du vieux roi. [Pré-refrain] Alors qu’ils viennent des abysses, des lames ou des courants noirs, Qu’ils portent l’écume au front et la tempête dans l’regard. Nous avons dix carcasses, des frères, du fer, du feu, Et mille raisons d’tenir quand le large devient furieux. [Refrain] J’ai quitté le noir pour leur pavillon, Pour voguer avec dix navires sous le même horizon, Prêts à renvoyer à Poséïdon ses enfants dans le fond, Mais même au milieu de la flotte, c’est encore ma fée qui bat dans mon cœur profond. J’ai quitté le noir pour leur pavillon, J’ai troqué ma vieille ombre contre leur faction, Et si mes canons parlent fort au milieu du grand affront, Quand la mer se tait une seconde, c’est son nom que j’entends plus loin que les sabords qui grondent. [Couplet 3] Ma fée n’est pas sur le tillac, ni dans la hune, ni sur le pont, Elle est restée loin du vacarme, dans un port plus doux, plus profond, Avec ses cartes et ses étoiles, son sucre chaud, sa voix tranquille, Pendant que moi j’cours l’océan là où la mort travaille en meute hostile. Et pourtant elle est dans tout, dans ma main quand j’tiens la barre, Dans ma façon de rester droit quand le ciel tourne au cauchemar, Dans le silence entre deux bordées, dans l’vide après les jurons, Comme une lumière qui s’accroche à l’intérieur du vieux démon. [Pont] J’ai changé d’bannière, oui. J’ai changé d’sillage, aussi. Mais pas de cœur. Pas de manque. Pas d’étoile dans la nuit. Que ma poupe porte leurs couleurs, que ma coque suive leur loi, au fond d’ma poitrine salée c’est encore elle que j’emporte avec moi. Et si nous partons à dix rendre la mer à son maître ancien, moi je garde dans la bataille le souvenir de ses mains. [Refrain final] J’ai quitté le noir pour leur pavillon, Pour voguer avec dix navires sous le même horizon, Prêts à renvoyer à Poséïdon ses enfants dans le fond, Mais même au milieu de la flotte, c’est encore ma fée qui bat dans mon cœur profond. J’ai quitté le noir pour leur pavillon, J’ai trouvé des frères, une ligne, une faction, Mais quand le vent tombe un instant au bout du monde sans fond, Je sens que ma plus grande force c’est le manque d’elle qui me tient vivant sous leurs canons. [Outro] Alors qu’elle gronde, la mer. Qu’ils remontent, les enfants de Poséïdon. Nous sommes dix à les attendre. Et moi, sous leur pavillon, je ferai parler le feu, le fer, et la colère. Mais quand la nuit retombera sur l’eau noire, et que les canons se tairont enfin, il restera toujours, plus fort que la flotte, plus fort que le vent, plus fort que mon ancien pavillon noir… le manque de ma fée.

