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La Chair n'oublie pas!

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V6

Sous les chaudières, pas de ciel, seulement des tuyaux dans la nuit. Ici, même l'air se paie, et les enfants apprennent le prix. J'ai grandi au fond des étages où les ascenseurs ne vont pas. On partageait le pain, la rage, les couvertures quand venait le froid. J'ai vu les patrouilles à nos portes, leurs bottes compter nos vivants. Ici, ceux que la ville emporte ne reviennent pas dans ses bilans. J'ai la ville sous la peau, sa rouille au fond des os. Vous pouvez compter les morts, pas ce qui nous tient encore. Sous vos tours, sous vos lois, la chair n'oublie pas. Dans leurs sous-sols, sous la lumière, ils demandaient des noms, des lieux. Leurs questions me restent derrière les paupières quand je ferme les yeux. Ils ont gravé leur loi sur ma peau, pensant faire de moi leur témoin. J'ai gardé la peur sous le manteau, et leur mensonge au creux des poings. J'ai la ville sous la peau, ses morsures au fond des os. Vous pouvez compter les coups, pas ce qui demeure en nous. Sous vos tours, sous vos lois, la chair n'oublie pas. Cette nuit, un convoi s'embrase, les sirènes hurlent sur les toits. J'ai entraîné ceux de ma rue, un seul ne reviendra pas. Sa sœur attend près de la table, un bol refroidit dans ses mains. Je hais leurs pertes acceptables ; j'ai mené son frère au même destin. Quand j'appelle les autres à me suivre, je n'entends plus toujours leurs voix. Je voulais les garder en vie. Qui décide du prix pour moi ? J'ai la ville sous la peau, les absents au fond des os. Vous pouvez compter les morts, je retiens leurs noms encore. Sous vos tours, sous vos lois, la chair n'oublie pas ! Un enfant me demande : « Après ? » Je regarde les tours sans répondre. J'ai appris comment les faire trembler. Pas encore comment refaire un monde.