
Vous tombez mal, monsieur. Les comètes sont parties, les scooters lunaires aussi, et les berlines à fusion sont réservées jusqu’à jeudi dernier. -Vous n’avez vraiment plus rien ? -Il reste ça. -Ça ? -Un cheval. -Il est vivant ? -Administrativement, oui. -Techniquement, ça dépend des jours. -Il a l’air un peu… -Pourri. -Oui. -Mais il connaît les raccourcis que les cartes refusent d’imprimer. -Prenez donc ce cheval tout pourri, et allez voir là-bas si j’y suis. -Il démarre comment ? -Je ne démarre pas. J’avance quand l’idée me semble acceptable. Je suis monté sur son dos maigre, la selle grinçait sous mes os. Il avait l’œil plein de planètes et du brouillard dans les naseaux. C’est ainsi que je me mis à cavaler avec vaillance, à environ zéro kilomètre à l’heure, en selle sur sa mauvaise humeur, tout droit vers l’absence de sens. Il jugeait chaque intersection comme un procès de tribunal. Puis refusait la direction d’un grand silence magistral. Il avançait d’un pas douteux, en consultant ses quatre humeurs. Deux sabots voulaient voir les cieux, les deux autres sentir les fleurs. Je lui ai dit : “mon vieux, avance, j’ai pas payé pour réfléchir.” Il m’a soufflé : “quelle impatience, j’hésite encore à consentir.” Cohabiter avec un cheval schizophrène, c’est voyager dans un rêve qui freine. Il hennit vers Orion, puis bifurque dans ma tête. Cohabiter avec un cheval schizophrène, c’est dormir sur une selle à problèmes. Il me dit, très cavalier, qu’il n’a jamais rien signé. On file, on fuit, on flotte à peine, dans cet univers qui perd ses rênes. Et moi, je m’accroche comme je peux à son vieux trot capricieux. Il refusait les voies rapides par mépris pour les panneaux. Il disait : “ça rend les gens stupides de suivre les chemins trop beaux.” Sur Mars, il boudait les signaux, sur Vénus, il changeait d’avis. Le GPS criait : “restez sur le réseau !” il répondait : “j’aime pas par ici.” À la station nucléaire, on lui proposa du thorium. Il répondit : “j’ai mes manières, je veux de l’avoine premium.” Le pompiste, un poulpe en costume, lui dit : “monsieur, baissez le ton.” Le cheval répondit : “votre écume ne vaut pas trois grains de son.” Je lui ai dit : “reste tranquille, on va finir par trouver le nord.” Il a soufflé : “c’est difficile, mes sabots ne sont pas d’accord.” Cohabiter avec un cheval schizophrène, c’est voyager dans un rêve qui freine. Il hennit vers Orion, puis bifurque dans ma tête. Cohabiter avec un cheval schizophrène, c’est dormir sur une selle à problèmes. Il me dit, très cavalier, qu’il n’a jamais rien signé. On file, on fuit, on flotte à peine, dans cet univers qui perd ses rênes. Et moi, je m’accroche comme je peux à son vieux trot capricieux.

