
Les cimetières me fascinent
Les cimetières me fascinent. Ce n’est pas un lieu pour les morts, mais pour les vivants. Ils sont une extension de la célébration des vies passées, une prolongation de la mémoire. Ils sont décorés, aménagés avec des végétaux communs et parfois exotiques. À cet effet, certains cimetières sont de véritables arboretums, de vivants traités de botanique tridimensionnels. Alors qu’eux-mêmes sont quadridimensionnels, puisqu’ils ouvrent l’esprit à la spiritualité et à l’extension hors champ, hors temps, de l’aventure humaine. Les cimetières sont souvent mystérieux, puisqu’ils recèlent de nombreux symboles, des perches hors du temps, des tiges hérissées aux frontières du temporel et de l’éternité. Ils sont aussi des reposoirs, des lieux de dépôt et d’enfouissement des restes humains. Lorsqu’ils sont parcourus de cryptes et de caveaux familiaux, ils prennent souvent un air lugubre. Et lorsque ces derniers se détériorent au fil du temps, ils offrent parfois de désolants spectacles, dans le désordre des sépultures. Car tout passe, et la trace fébrile de notre passage s’étiole. Les cimetières ont une vie : ils naissent du besoin d’une communauté humaine de se doter d’un lieu de remembrance. Ils s’étirent et se détériorent au fil du temps — l’érosion éolienne, la reptation des sols, l’action des rongeurs et des taupes, les inondations et les pluies, les pluies acides corrodant les inscriptions, l’oxydation et l’humidité rongeant les grilles et les métaux. La détérioration provoquée par les pillages et le vandalisme mène à la mort de certains cimetières, souvent lorsque les communautés d’origine disparaissent. En tel cas, ils deviennent des lieux de désolation ou de poésie féérique. À Londres, la beauté de Highgate qui ne finit jamais de mourir et de s’étioler, et qui donne lieu à un décor de pays de fées et de lutins dignes de Shakespeare. L’austérité précieuse du Père-Lachaise, à Paris, dans sa coûteuse déchéance, drapée de propos muséologiques, pleine de démocratie ancienne et de tentatives de pause, de maintien dans l’ostentation vaniteuse des débris de la célébrité. Le paisible étalement vallonné du cimetière du Mont-Royal, au paysage marqué par l’ancien botaniste de Harvard. L’humilité celtique du cimetière de Glen Nevis, en Ontario. Tout cela me parle et m’enchante. Les cimetières me fascinent. Ce n’est pas un lieu pour les morts, mais pour les vivants. Ils sont une extension de la célébration des vies passées, une prolongation de la mémoire. Ils ne sont jamais hantés par l’esprit des défunts, mais souvent habités par l’esprit des vivants. Quand j’y suis seul, je me sens en paix et en sécurité. Mais quand des rôdeurs s’y trouvent, je préfère m’en éloigner. Ne crains rien des trépassés, mais sois prudent chez les vivants. L’esprit des morts ne vient jamais hanter : il prolonge ta vie par le biais magique de la mémoire. Il ne vient à toi que lorsqu’il est invité — pour te consoler, te conseiller, te protéger. L’esprit de certains vivants, lui, peut te décourager, te désolidariser, t’isoler, t’antagoniser. Et comme il est souvent constaté à travers les conflits armés, les rixes, les attentats, les méfaits et la criminalité, il peut t’arracher à la vie et dévaster les êtres aimés.

