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Au Coeur de la Bouche

Ce texte est né d’une collaboration entre Florgonne6666 et Khurdak autour de l’univers des ZIIIG. L’univers, son lore principal, ses secrets et sa continuité centrale appartiennent à Florgonne6666. La version de référence, ou version “lore”, sera celle publiée sur son compte. La version présentée ici est une variation multivers : une autre face du même lieu, un écho parallèle, une manière de faire parler autrement la poussière, les Nihilés et le trou sous Méga Tump3. Même événement peut-être. Même bouche peut-être. Mais pas forcément le même souvenir. Aujourd’hui, c’est le jour de Nunes. Vite, vite, il faut en profiter. La phrase tourne depuis le matin. Sous Méga Tump3, plus bas que les hangars à prières, les silos à larves annelées et les dortoirs où l’on range les ouvriers encore tièdes après usage, il y a le trou. Pas une mine. Une bouche. Une vieille gueule ouverte dans la croûte, avec dents de titanium, gencives de boue noire et tuyaux pendus comme des boyaux mal recousus. Le sol est mou sur quinze centimètres : ordures de clonage, copeaux d’axes cérébro-spinaux, rebuts de machines, graisses sédimentées, peaux de tout ce qui a rampé ici sans autorisation des ZIIIG. L’odeur, personne ne sait ce que c’est. Personne ne descend sans masque, filtre, combinaison bio-vitae. On l’appelle le trou parce que personne ne veut lui donner un nom. Un nom donne une forme. Une forme donne une histoire. Ici, les histoires finissent entre filtre respiratoire, plaie amputée et crachat de sang. Le ciel n’est qu’un plafond de fentes espacées de quinze centimètres. Quinze centimètres pour voir, respirer, passer une main, croire qu’il reste une issue. On calibre. On calcule. On espace. On régule. Quinze suffit. Les Nihilés. Qu’est-ce que c’est ? Officiellement, une caste. Esclaves, prisonniers, erreurs de casting, cadeaux inutiles, tordus de l’existence, trop violents pour être montrés, trop silencieux pour être crus vivants. Bannis. Mutants. Résidus qui résistent au temps. Et quelquefois, pas souvent, des enfants. Mais dans le trou, les mots pourrissent vite. Nihil. Le rien. Niés. Ceux qu’on a refusé de voir. Peut-être que les Nihilés sont aussi les êtres que l’univers n’a pas réussi à raconter. Des trous dans la carte. Des silhouettes dans la marge. Les ZIIIG les classent pour ne pas les regarder. Le trou, lui, les garde. Le trou respire. Il souffle par les galeries, aspire par les puits, tousse par les conduits. Les ventilateurs tournent comme des astres malades. Ils brassent poussière de titanium, squames, vapeurs, prières mécaniques, jurons morts et morceaux de rêves perdus. Ici, tout colle. Combinaisons à la peau. Masques aux visages. Dettes aux familles. Souvenirs à la poussière. Et la poussière ne tombe jamais. Elle attend. Elle se pose sur tables, paupières, filtres, plaies, plis des mains. Elle apprend les noms rayés des registres. Elle garde les voix. Dans le trou, même ce qu’on nie laisse une trace. Dans la Cantine des Masques, on ne mange pas vraiment. On mâche. Blocs mous, bols graisseux, purées minérales aux souvenirs synthétiques, protéines de fond de cuve qui tremblent encore. On boit des liquides antirouille dans des gobelets qui ont connu trop de bouches. Les anciens disent que le titanium garde la lumière. Les très anciens disent qu’il garde aussi ce que la lumière refuse de regarder. Ce soir-là, entre deux alarmes et un distributeur de soupe organique, une petite musique sort des parois. Pas une chanson. Pas une voix. Une comptine coincée dans la gorge du mur. Doooooodoooooo, l’enfant doooooooo… Un souffle, d’abord. Puis plus fort. Doooooodoooooo, l’enfant doooooooo… L’enfant dormira bien-toooho… Hohohohohohohoh… Quelqu’un tousse. Putain de poussière. Dodo, l’enfant do… Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bien vite. Dodo, l’enfant de trop, te sera arraché bientôt. Une jeune fille vomit sa bouillie. Une larve se jette sur la flaque comme sur une aubaine. La musique s’arrête. Tout semble paralysé. Les anciens savent. Les jeunes devinent. Les mères disparaissent avant de devenir souvenirs. Une foreuse Mère-Sangsue s’arrête net. Pas explosée. Pas cassée. Pas sabotée. Arrêtée. Comme si quelque chose lui avait demandé de se taire. Le silence traverse la salle avec ses petites pattes froides. Tous les masques se tournent vers le fond. Près d’un conduit couvert de moisissures lumineuses, une silhouette maigre est assise sur une caisse de cartilage industriel. Elle tricote. Personne ne sait depuis combien de temps elle est là. Personne ne se souvient l’avoir vue entrer. Entre ses doigts trop fins, quelque chose bouge dans la poussière comme un fil qui aurait appris à respirer. Au début, personne ne dit rien. Dans le trou, quand quelque chose bouge sans bruit, on fait semblant de n’avoir rien vu. Un mineur serre son bol. Une serveuse essuie la même table. Les conduits recrachent une vapeur grasse qui sent la bile métallique. La silhouette continue de tricoter. Pas vite. Pas lentement. Avec la patience obscène des choses qui n’ont pas besoin d’être comprises pour exister. Et pendant que les ventilateurs retiennent leur toux, la poussière de titanium commence à se rassembler à ses pieds. Pas en tas. Pas en nuage. En gestes. De petits gestes maladroits, comme ceux d’une chose qui n’aurait jamais eu de corps, mais qui se souvenait d’être attendue.