
Molière : Des mœurs du temps
Mon Dieu, des mœurs du temps, mettons-nous moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l’examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; À force de sagesse, on peut être blâmable, La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l’on soit sage avec sobriété. Cette grande raideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages ; Elle veut aux mortels trop de perfection, Il faut fléchir au temps sans obstination ; Et c’est une folie à nulle autre seconde, De vouloir se mêler de corriger le monde J’observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J’accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile. Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure Comme vices unis à l’humaine nature ; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants, et des loups plein de rage. —------- MOLIÈRE 1622-1673 Pièce : Le Misanthrope 1666 Tirade : “Des mœurs du temps” Acte I Scène I (vers 145 à 175) Tirade prononcée par Philinte, l'ami conciliant d'Alceste, le misanthrope principal, au cours de leur dispute initiale sur l'hypocrisie et les défauts humains. Libre de droits, domaine public Musique : © Arthur Sens sur suno

