
Le 31 octobre, 23h45. La nuit est tombée depuis bien longtemps sur la ville, mais pour Célestin, le temps s’est arrêté depuis des années. Dans l’obscurité quasi totale de sa chambre de 9m², seule la dalle lumineuse de son écran rétroéclairé vient découper sa silhouette voûtée sur le mur tapissé de posters de jeux vidéo oubliés. L'ambiance est lourde, confinée, saturée par l’odeur de la poussière chauffée par les composants du PC et les effluves de nourriture industrielle. Sur le bureau en mélaminé qui gondole sous le poids des ans, le décor est planté : des canettes de soda premier prix vides empilées comme des trophées de la misère, un paquet de gâteaux apéritifs écrasé dont les miettes tapissent le tapis de souris, et ce paquet de mouchoirs, éternel compagnon de sa misère affective. C’est le sanctuaire du nolife, le bunker où il se réfugie pour échapper à un monde qui l'a rejeté. Dehors, le vent d'automne fait bruisser les feuilles mortes, mais Célestin n'entend que le bourdonnement strident de son ventilateur de processeur graphique. Il est en pleine session de jeu, les yeux injectés de sang, fixés sur des pixels en mouvement. Il enchaîne les parties avec la régularité d'un automate, cherchant désespérément cette petite décharge de dopamine que lui procure une victoire virtuelle, un classement qui grimpe, ou un message de félicitations d'un parfait inconnu à l'autre bout de la planète. Mais ce soir, l'illusion ne fonctionne pas. L'amertume est trop forte. Chaque clic de sa souris mécanique résonne comme le décompte d'une jeunesse qui s'effiloche entre ses doigts engourdis. Il est seul. Terriblement seul. Sans amis à appeler, sans personne à qui envoyer un message pour dire « tu fais quoi ce soir ? », parce qu'il sait pertinemment que la réponse serait un silence de mort ou, pire, un vu méprisant. Pendant ce temps, à seulement quelques kilomètres de sa prison volontaire, la réalité des yeslife bat son plein dans une explosion de décibels et de lumières stroboscopiques. C'est l'anti-chambre de Célestin. Dans des appartements loués pour l'occasion ou des maisons de banlieue dont les fenêtres vibrent sous les basses d'une playlist branchée, la jeunesse dorée célèbre Halloween avec une intensité presque animale. L'air y est chaud, saturé de rires, de fumée et de parfums coûteux. Les yeslife, portés par l'assurance que donne une vie sociale réussie, ont troqué leurs vêtements de tous les jours pour des costumes d'Halloween savamment étudiés : maquillages travaillés, vestes en cuir de motard rétro, déguisements de personnages de séries cultes ou tenues volontairement provocantes. Pour eux, cette soirée n'est pas un simple divertissement, c'est un théâtre de la séduction, un terrain de jeu où chaque regard est une invitation et chaque sourire un trophée. Là-bas, le flirt est érigé en art majeur. Les conversations s'engagent avec une fluidité déconcertante autour du buffet de boissons. Un jeune homme, grand, le regard confiant sous son déguisement de vampire moderne, aborde une fille habillée en sorcière gothique. Pas de bégaiement, pas de mains moites, pas de blancs embarrassants. Les répliques fusent, teintées d'humour et de sous-entendus. L'alcool aidant, les barrières tombent, les corps se rapprochent sur la piste de danse improvisée au milieu du salon. Les rires se font plus bas, les chuchotements plus intimes au creux de l'oreille. Les yeslife vivent l'instant présent avec la certitude insolente que le monde leur appartient, enchaînant les rencontres et les complicités éphémères dans une insouciance totale. Retour brutal dans le bunker. Célestin, dans un élan de masochisme pur, vient de lâcher sa souris pour saisir son smartphone. L'écran s'allume, éclairant son visage pâle et marqué par les cernes. Ses doigts tremblent légèrement alors qu’il ouvre Instagram, puis Snapchat. C'est le rituel d'auto-flagellation suprême du célibataire endurci. Les stories défilent à toute vitesse, lui balançant des éclats de bonheur en pleine figure. Il voit des vidéos en grand angle de salons bondés, des visages radieux collés les uns aux autres pour des selfies parfaits, des verres levés vers l'objectif. Il voit ce garçon de sa promotion, celui qui réussit tout sans effort, en train de rire aux éclats avec deux filles aux déguisements impeccables qui rivalisent d'attention pour lui. L'algorithme des réseaux sociaux se transforme en un tortionnaire impitoyable, lui rappelant à chaque seconde ce qu’est la normalité d’un jeune de son âge. La violence du contraste le frappe en plein sternum. Une sensation de vide intersidéral s’installe dans sa poitrine. Célestin éteint son téléphone et le pose face contre terre, comme pour stopper l'hémorragie d'images douloureuses. Il regarde ses mains, ses vêtements informes, son environnement. Le sentiment d'injustice le submerge, rapidement remplacé par une immense lassitude. Il se demande à quel moment de sa vie les rails ont déraillé. Pourquoi lui est-il ici, spectateur impuissant de la v

