La mer roulait comme une forge, Sous un ciel bas, couleur de plomb, Quand s’est levé, dans notre nord, Le monstre noir de l’Huracan. Quatre mâts comme des cathédrales, Un flanc large comme un port, Cent soixante-dix canons grondants, Et trois cents loups hurlant la mort. Sur notre bord, pas un ne tremble, Mais chacun serre un peu les dents, Car le géant venait nous prendre Comme un requin prend un enfant. Le Bouclier du Roy tenait l’eau, Fier vaisseau, dur comme un roi, Mais face à ce titan des lames, Même un brave pense à sa foi. [Refrain] Canon chargé, mèche au poing, Fermez les rangs, serrez les reins ! Qu’il tonne, qu’il morde, qu’il broie nos bois, On tient la ligne, on tient la loi ! Qu’il soit géant, qu’il soit l’effroi, Qu’il crache l’enfer mille fois, Tant qu’un seul homme tient debout, Vivra le Bouclier du Roy ! Le premier feu fut pour nous seuls. Nom de Dieu… quel crachat d’enfer. Sa bordée bâbord nous éventra Du taille-mer jusqu’aux hauts fers. Les mantelets volèrent en éclats, Le plat-bord saigna sous les coups, Un canon rompit ses bragues net, Et des hommes tombèrent à genoux. Le grand mât gémit comme un bœuf, Le hunier pendit déchiré, Le pont devint une boucherie, De sang, de suie, de bois fendu. Les dalots vomissaient rouge noir, Les blessés râlaient dans la fumée, Et l’air sentait le sel, le fer, La poudre, la chair et le brasier. Mais notre maître hurla : “Aux pièces ! Écouvillon ! Gargousse ! Refoulez !” Alors les survivants des batteries Revinrent charger sans parler. Des mousses couraient ventre à terre, Des gabiers tombaient des haubans, Et pourtant le vieux vaisseau de guerre Tenait toujours, grinçant des dents. On serra le vent, barre dure, Pour lui mordre le travers avant, Là où même un monstre cuirassé Peut encore sentir ses os craquer. Alors nos quatre-vingt-six gueules Ouvrirent ensemble leur enfer, Et la bordée du Bouclier Coupa la mer en deux éclairs. On lui laboura les œuvres mortes, On lui fracassa des sabords, On vit sa dunette éclater Comme un coffre sous la cognée d’or. Des corps roulèrent sur sa muraille, Un bas-mât cracha ses étais, Mais l’Huracan, fou de puissance, Revint sur nous comme un boulet. [Refrain] Canon chargé, mèche au poing, Fermez les rangs, serrez les reins ! Qu’il tonne, qu’il morde, qu’il broie nos bois, On tient la ligne, on tient la loi ! Qu’il soit géant, qu’il soit l’effroi, Qu’il crache l’enfer mille fois, Tant qu’un seul homme tient debout, Vivra le Bouclier du Roy ! Sa seconde salve fut maudite. Elle nous prit presque à bout portant. Le gaillard d’avant fut retourné, Comme si Dieu frappait dedans. Le cabestan sauta en pièces, La misaine fut presque arrachée, Et l’on vit l’eau noire entrer Par des blessures grandes à noyer. Là, beaucoup crurent notre heure venue. Le navire penchait sous l’impact, La pompe haletait comme une bête, La cale buvait déjà l’attaque. Mais notre capitaine, noir de poudre, Dégaina son sabre et cria : “Puisqu’il nous veut au fond des mers, Qu’on l’y traîne avant nous, ce roi-là !” Alors ce fut la rage pure. Plus de peur, plus de belle tenue. Les servants chargeaient dans les flammes, Pieds nus dans la chair et les éclats. On écopa, on jura, on tua, On coupa cordages et débris, Et le Bouclier du Roy, brisé, Reprit pourtant toute sa furie. Nous passâmes sous son vent noir, Au plus près, presque bord contre bord. On entendait leurs cris, leurs ordres, Leurs charpentiers courir encor. Alors : “Feu à volonté !” Et cette fois, pas de demi-loi — Nos canons vidèrent dans son flanc Toute la colère du Roy. Les ponts du titan sautèrent en gerbes, Ses couples hurlèrent sous l’effort, Son artimon rompit d’un coup sec, Puis son grand mât suivit le sort. Ses voiles tombèrent en linceuls, Ses haubans traînèrent comme des nerfs, Et l’Huracan, seigneur des houles, N’était plus qu’un cadavre de guerre. On lui donna la dernière bordée À travers sa blessure ouverte. Le feu prit bas, sous ses batteries, Puis monta droit jusqu’à ses vergues. Ses trois cents loups, sa gloire immense, Ses cent soixante-dix canons, Tout fut mangé par l’eau, la flamme, Le fer, la fumée, le démon. Quand le titan coula enfin, Nous ne chantions même plus victoire. Le Bouclier du Roy flottait encore, Mais comme un survivant d’abattoir. Pont défoncé, mâture en ruine, Sabords noircis, coque ouverte au froid, Et pourtant, dans le soir sanglant, Il vivait encore… et c’était assez. [Dernier refrain] Canon brisé, pavillon noirci, On tient encore, par le Saint-Nom ! Qu’il reste des morts, du sang, des cris, Nous avons coulé le grand démon ! Qu’il soit géant, qu’il soit l’effroi, Il dort au fond, et nous, on voit Que même éventré, même en lambeaux, Tient bon le Bouclier du Roy !