Avant l’aube, les sirènes comptent les corps promis aux ateliers. Les quartiers hauts dominent l’ombre, les autres apprennent à l’habiter. Derrière mille cadrans, le Grand Régulateur tient les comptes. Des convois rentrent des frontières, cuivre et charbon dans les reins. On détourne un fleuve aux chaudières, on rase un bois pour tracer plus loin. Les presses frappent sous les casernes. La même suie, les mêmes fours forgent les chaînes qui nous gouvernent et les fusils dressés sur les faubourgs. Le Grand Régulateur ne règne pas. Il mesure. Puis enferme le monde dans les colonnes d’une page. La ville a faim. Du fer entre les dents, elle mord la pierre, elle boit le courant. Sous l’œil du Régulateur, même l’horizon se courbe au rendement. À midi grondent les grandes cloches. L’Ordre du Songe ouvre ses portes. Sous les voûtes, on apprend aux enfants qu’une seule vérité les porte. On ne brûle plus les livres. On retire seulement certains mots. On apprend ce qu’il faut suivre, puis ce qu’il faut taire tout haut. Les prêtres changent la fatigue en dévotion, le doute en faute, la faim en prière. Sur chaque écran, un ciel sans saison remplace l’horizon de misère. La ville a faim. Du songe entre les dents, elle mord la mémoire, elle boit le présent. Sous la voix du Régulateur, même le doute apprend à marcher dans le rang. Croire. Produire. Monter. Tout en bas, on marchande la chaleur, l’air filtré, quelques médicaments. Une femme reprise un manteau sans couleur, un enfant dort près d’un tuyau brûlant. Les bassins d’acide au pied des murailles portent presque autant de noms que les tombeaux. Certains regardent longtemps l’eau qui travaille, quand mourir semble le moindre des maux. Mais d’autres rient encore. On partage le pain sous les chaudières, on referme une plaie sous la lumière. Aux portes, les jardins reculent, sous les ponts, les eaux noires circulent. Le fleuve ressort chaud, presque nu. Les oiseaux nichent sur les grues. Tout ce qui vit sous son étau finit inscrit dans un tableau. La ville a faim. De chair entre les dents, elle mord les faubourgs, elle boit le vivant. Sous les comptes du Régulateur, tout ce qui respire devient rendement. Le Fer pour les maîtres. Le Songe pour les prêtres. La Chair pour ceux d’en bas qu’on use jusqu’à disparaître. Et la ville tourne, presque ravie de sa propre cage. Chaque matin, elle gagne du terrain : une cheminée de plus, un jardin de moins. Une rue disparaît, une tour prend sa place. Une forêt s’efface d’une carte qu’on retrace. Le Régulateur additionne tout ce que la ville efface. La ville a faim. Fer, Chair et Songe entre les dents. Elle mâche les frontières, les hommes et le vivant. Sous l’œil du Régulateur, rien ne semble dévier. Tout reste à sa place. Tout semble pouvoir durer. Pourtant cette nuit, un cadran s’est arrêté. Une seule seconde lui a échappé. Le Régulateur regarde les chiffres, puis l’aiguille immobile. Et pour la première fois, quelque chose refuse la discipline.