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Les Vocables Verts

Je parle une langue obscure où l'ombre met ses roses, Un idiome impur, né des boues et des choses ; Les vieux mots vagabonds, que dédaigne l'orgueil, Refleurissent en moi comme un lys sur un cercueil. Je suis le moissonneur des syllabes perdues, Le pèlerin des sons aux semelles éperdues ; Je recueille, au hasard des faubourgs et des nuits ,Les joyaux de l'argot dans la cendre enfouis. J'aime salir l'azur des phrases trop polies, Y mêler le charbon, le sang des infamies, Car le Verbe, sans fange où trembler doucement, N'est qu'un marbre glacé, superbe... et sans tourment. Ma patrie est sans roi, sans sceptre et sans frontière ; Elle a pour cathédrale une bouche ouvrière, Pour autel un cahier taché d'un noir encor, Où l'encre sent le soufre autant que le trésor. Je hais la langue froide où les princes s'inclinent, Leurs vocables dorés, leurs fades disciplines ; Ils parfument le vent d'un encens sans douleur, J'y préfère le fiel, le goudron et la fleur. Qu'importe le palais lorsque chante la cave ? Le plus humble juron vaut parfois une épave De ces discours pompeux dont le faste insolent N'a jamais consolé le pauvre ni l'enfant. Je veux vêtir les mots de loques magnifiques, Leur rendre la splendeur des beautés anarchiques ; Qu'ils portent sur leurs fronts la poussière des quais, Et dans leur rire amer l'éternité des plaies. Quand le vin me reprend sous son aile indocile, Ma voix devient plus douce et pourtant plus fertile ; Les étoiles alors descendent dans mes mains, Et je sème des chants aux pavés des chemins. Ma plume est un encens où brûle la misère, Un calice rempli de lumière et de guerre ; Chaque vers est un fruit qu'a nourri le malheur, Mais dont le suc secret ressemble au pur bonheur. Alors, garde ton ciel où tout demeure sage, Tes palais de cristal, ton impeccable langage ; Moi, je veux le parfum des mots déshabillés, Qui montent vers les cieux avec leurs pieds souillés. Car la Beauté, souvent, sous un masque sévère, Choisit pour vêtement la poussière et la terre ; Et ma liberté chante, au fond de ses hivers, Dans l'âpre majesté de ses vocables verts.