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Visite des ruines abbatiales de Villers avec Danielle

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sauvages et pleine d’histoires. Les ruines de l’abbaye de Villers se situent à deux kilomètres de la gare de la ligne Ottignies–Charleroi. La commune de Villers-la-Ville, dans la province du Brabant wallon, abrite ces vestiges étendus dans la large vallée de la Thyle, entourés de champs, de prairies et de bosquets sauvages. Fondée en l’an mille cent quarante-six par des moines venus de Clairvaux, Villers devint rapidement une grande maison cistercienne. L’abbaye prospère au Moyen Âge, installe des dépendances, et accueille les sépultures de nombreuses familles seigneuriales. Après des siècles d’histoire, l’abbaye est abandonnée à la Révolution française à la fin du dix-huitième siècle, puis devient ruine romantique, fréquentée dès le dix-neuvième siècle. Y pénétrer, c’est accéder à l’ossature d’un monstre de pierre : l’église abbatiale, vaste et longiligne, laisse voir ses piles, ses ogives et la silhouette du chevet. Le cloître, la salle capitulaire, le réfectoire des moines avec ses colonnes alternées et ses grandes baies en lancettes se lisent comme les chapitres d’un livre d’architecture ouvert au vent. On distingue encore la crypte, l’armarium, des pans de murs, des pignons, des travées, qui se dressent comme des côtes exposées. Ces éléments debout donnent au visiteur la sensation d’être à l’intérieur du squelette d’un monument ancestral, plaisir unique de lire la structure nue, sans le décor d’une église reconstituée. Le chevet est ébauché vers l’an mille cent quatre-vingt-dix-sept ; le chœur s’élève vers l’an mille deux cent dix-sept ; la crypte s’achève vers l’an mille deux cent quarante ; le réfectoire se construit au milieu du treizième siècle. L’abbatiale se distingue par un usage remarquable d’oculi : ces petites baies circulaires, parfois combinées avec des lancettes. Dans cette architecture parcourue d'œils de bœuf, le chœur reçoit un jeu de lumière singulier. Ajourés dans le mur, ils apparaissent comme des orbites qui regardent le paysage et la vallée. Lorsque la lumière les traverse, ils font respirer l’espace. Le tombeau de Gobert d’Aspremont, croisé puis moine à Villers, mort en l’an mille deux cent soixante-trois, a une place particulière dans la mémoire du cloître. Sa sépulture fut longtemps un point d’intérêt, et son gisant a fait l’objet de reconstitutions au vingtième siècle. Des ducs de Brabant, Henri deuxième et d’autres encore, ont été inhumés ou commémorés dans l’abbaye. Certains monuments funéraires ducaux ont disparu ou furent dispersés, comme si l’histoire elle-même avait voulu les dissoudre dans la ruine. La ruine offre le plan : au lieu d’un décor achevé, on lit les forces de la pierre, voûtes, arcs, colonnes, débarrassés de leur vêtement ornemental. On voit la main qui a construit. L’absence restitue la présence : le gisant brisé, le fragment posé au sol, la niche vide racontent une histoire humaine plus directe que toute vitrine. Le paysage entre dans la pierre : la Thyle, le ciel, les bois prennent possession des travées et laissent la ruine respirer. Au soir de notre visite, une troupe de comédiens y joua Roméo et Juliette de Shakespeare. De loin, puis se rapprochant, les musiciens accompagnaient la troupe au son des cornemuses. À l’entracte, dans la fraîcheur, une soupe chaude fut servie près d’un brasier à feu ouvert, contenu dans une grande vasque. Villers-la-Ville, sa nature, ses fantômes, son âme architecturale torturée par le temps et la nature, tout cela demeure encore dans mon paysage intérieur, et me hante.