
Amis, pour embellir le cours De ma vie entière, Savez-vous quelle fut toujours Ma seule manière ? D’abord, tacticien savant, J’ai soin de dire, en me levant : « Chagrins, en arrière ! Plaisirs en avant ! » Après un bon déjeuné Affaire première… Après un succulent dîné, Suite nécessaire… Certains minois me captivant, Le soir, je chante en m’esquivant : « Comus, en arrière ! Amour, en avant ! » Toutes les fois que d’un tendron Je suis la bannière, Je chante, gardant d’un luron L’humeur cavalière : « Fi ! d’un amant toujours rêvant, Toujours de larmes s’abreuvant ! Romance en arrière ! Chanson en avant ! » Lorsque ma fauvette en son vol Un peu journalière, Après avoir pour moi fui Paul, Me quitte pour Pierre, Tout aussi gai qu’auparavant, Je dis, cédant au gré du vent : « Regrets en arrière ! Désirs en avant ! » Qu’un homme dont je fus trahi, Soit dans la misère, Mon cœur qui n’a jamais haï, Prévient sa prière ; Et du superflu me privant ; Il me voit bien vite arrivant, La plainte en arrière, La bourse en avant. Accablé de fièvre et d’ennuis Quand sur la litière, Au jour, à peine, hélas ! je puis Ouvrir ma paupière, « Bacchus, dis-je d’un ton fervent, Protégera son desservant… Frayeur en arrière ! Espoir en avant ! » J’use alors d’un remède sain Et que, d’ordinaire, N’ordonne ni le médecin, Ni l’apothicaire… C’est de m’écrier en buvant À verre plein et très-souvent : « Tisane, en arrière ! Bourgogne, en avant ! » À force de recommencer, Quand ma chambrière, De ce julep vient me verser La goutte dernière, Loin de pleurer mon ci-devant, Gaîment je chante en l’achevant : « Bourgogne, en arrière ! Champagne ; en avant ! » Si jusqu’ici du noir trio La main meurtrière, N’a pas mis, d’un coup de ciseau, Fin à ma carrière, C’est que jusqu’ici le bravant, J’ai toujours dit en bon vivant : « Parques, en arrière ! Momus, en avant ! »

