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Elle n'est jamais vraiment descendu du bateau

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Certaines personnes quittent un pays… sans jamais réussir à quitter le traumatisme du départ À la fin de l’Algérie française les quais débordaient de silence et de peur Des familles entières portaient leur vie dans quelques valises trop petites pour contenir une existence entière Le soleil brillait encore sur la mer comme si le monde n’était pas en train de se fissurer Mais dans les regards quelque chose s’effondrait déjà Elle était là jeune femme déjà fatiguée avant l’âge Avec des blessures plus anciennes encore : une enfance abîmée des violences tues un viol enfermé dans le silence et des émotions qu’elle n’avait jamais appris à traverser Puis il y eut le bateau La foule la panique les cris les corps serrés les uns contre les autres et cette sensation terrible : que plus rien ne serait jamais comme avant Certaines personnes pleuraient en silence D’autres regardaient la mer comme si elle allait avaler leurs souvenirs avec le reste Et parfois des corps basculaient dans l’eau Le désespoir tombait dans la Méditerranée sous les regards figés de ceux qui continuaient d’avancer Elle n’en parlera presque jamais Mais son corps lui n’oubliera pas Parce que certains traumatismes ne quittent jamais vraiment le système nerveux Ils deviennent : de l’hypervigilance de l’angoisse de la dissociation de la dépression des pensées qui tournent sans fin et parfois : une fatigue de vivre impossible à expliquer Alors elle arriva en France avec le froid les silences et une vie qui ne ressemblait plus à la sienne Elle souriait encore parfois Mais intérieurement quelque chose était resté bloqué au milieu de la mer Elle n’est jamais vraiment descendue du bateau Une partie d’elle était restée suspendue entre deux rives entre deux vies entre deux mondes Son corps avait survécu mais son âme cherchait encore un endroit où se sentir en sécurité Les années ont passé Les week-ends devenaient parfois des tempêtes intérieures La tristesse débordait sans prévenir comme si tout ce qu’elle avait retenu pendant des années revenait d’un seul coup Alors parfois elle voulait partir elle aussi Pas toujours mourir vraiment Mais arrêter enfin de porter cette douleur invisible À cette époque on disait : “elle est folle” “elle est bipolaire” “elle exagère” Mais peu de gens comprenaient : le poids des traumas du déracinement des violences sexuelles et des systèmes nerveux brisés par la survie Et sa fille regardait tout ça Sans comprendre encore qu’un enfant absorbe aussi : les peurs les silences les états nerveux et les dangers invisibles de ses parents Alors elle développa elle aussi : le besoin de contrôler de vérifier de comprendre avant de se détendre Même l’eau devait devenir transparente avant qu’elle ose s’y abandonner Comme si son corps disait : “je dois voir le fond pour être en sécurité” Elle n’est jamais vraiment descendue du bateau Et certaines traversées continuent parfois à vivre dans les générations suivantes Dans les angoisses les dépressions les peurs du vide les attachements douloureux et les systèmes nerveux qui ne savent plus se reposer Parce que certains héritages ne se transmettent pas avec des mots Mais avec des états intérieurs “Beaucoup de personnes pensent être faibles alors qu’elles portent parfois des traumatismes qui ont commencé bien avant elles.” Gabor Maté dirait : “Le trauma n’est pas seulement ce qui nous est arrivé. C’est aussi ce que notre système nerveux n’a jamais réussi à déposer.” Bessel van der Kolk rappellerait : “Le corps garde les traces de ce que l’esprit essaie d’oublier.” “Certaines personnes passent leur vie à essayer de retrouver intérieurement la sécurité qu’elles ont perdue très tôt.” Et peut-être qu’un jour le corps apprend enfin qu’il peut se reposer Certaines personnes arrivent à destination… Mais une partie d’elles reste parfois encore longtemps au milieu de la mer.