
Face à Face
Je ne suis pas venu t’éteindre. Je ne suis pas venu te sauver. Je viens juste m’asseoir en face de ce que j’ai failli devenir. Tu reviens me chercher ? Regarde-les bien sourire, regarde-les bien mentir. Ils parlent de paix, de famille, puis t’apprennent à obéir. Ils disent “sois sage”, “sois calme”, “trouve ta place et tais-toi”. Mais leur monde pue la vitrine, le faux respect, les petits rois. Je vois les mains propres qui signent des choses sales. Les discours pleins de lumière avec des ombres dans la salle. Alors oui, j’ai la rage, oui, je veux tout casser. Si le monde porte un masque, je veux le lui arracher. Je sais. Je te connais par cœur. J’ai porté ta mâchoire serrée, tes poings au fond du cœur. Mais la rage, quand elle commande, finit par mentir aussi. Elle croit ouvrir les cages, et forge d’autres barreaux la nuit. Face à face, même visage dans le noir. Toi tu veux brûler la cage, moi j’apprends à la voir. Face à face, même feu, même blessure. Tu craches contre les murs, je cherche une flamme plus sûre. Face à face, on se tient dans le miroir. Je ne viens pas tuer l’enfant, je viens lui rendre son regard. Tu parles comme les vieux sages, avec tes mots bien rangés. Respirer, observer, comprendre… Moi je veux les déranger. Tu crois que j’ai besoin d’un temple ? D’un silence au fond des bois ? Moi j’ai seize ans dans le ventre, et le monde me marche sur les doigts. Ils ont maquillé leurs chaînes avec des mots de liberté. Ils vendent même la révolte, ils savent tout récupérer. Alors ne viens pas me dire que le calme est un chemin. J’ai vu trop d’hypocrisie pour leur tendre encore la main. J’avais peur, moi. Je ne te demande pas de tendre la main à n’importe qui. Je ne te demande pas de croire aux sourires bien polis. J’ai marché loin de nos colères, du Bhoutan jusqu’au Népal. J’ai vu la Chine et ses prières, les montagnes, les matins pâles. J’ai vécu sous les pruniers, j’ai appris le poids du souffle. Pas pour devenir docile, pas pour dormir dans le gouffre. Le silence n’est pas la fuite, quand il regarde sans tricher. Et la paix n’est pas soumission, quand elle refuse de ramper. Je n’ai pas pardonné aux mains qui vendent le vivant. Je n’ai pas salué les machines ni les marchands. Je parle un peu plus bas, mais mon cœur n’est pas soumis. Un feu qui ne mord pas peut éclairer toute la nuit. Face à face, même visage dans le noir. Toi tu veux brûler la cage, moi j’apprends à la voir. Face à face, même feu, même blessure. Tu craches contre les murs, je cherche une flamme plus sûre. Face à face, on se tient dans le miroir. Je ne viens pas tuer l’enfant, je viens lui rendre son regard. Je n’ai pas changé de camp, je n’ai pas vendu ma colère. J’ai seulement compris le vent : il nourrit ou disperse la lumière. Je n’ai pas rangé la bête, je lui ai parlé longtemps. Elle dort encore sous mes côtes, elle veille quand le monde ment. Alors garde-moi vivant, ne fais pas de moi un souvenir. Ne me transforme pas en leçon, ne m’apprends pas à sourire. Si tu deviens trop sage, je reviendrai tout casser. Je te rappellerai l’orage, le refus de s’habituer. Et moi, je fais quoi ? Toi, tu viens avec nous. Face à face, même visage, même histoire. Un enfant avec la foudre, un homme qui tient le soir. Face à face, même feu sous la peau. Moins de haine dans la bouche, mais toujours le cœur debout. Face à face, on avance dans le miroir. Je ne viens pas tuer l’enfant, je viens marcher avec sa part. Tu avais raison d’être en colère. Tu avais tort d’être seul avec elle. Tu restes ? Oui. Mais maintenant, on respire avant de mordre.

