
[Intro parlé] Dans ma cuisine on reçoit du monde, Des experts en navets refroidis, Des gens capables, en moins d'une seconde, D'éteindre l'ambiance d'un rôti. Je conserve dans un pot de faïence Un assaisonnement très délicat. Il coûte moins cher que la prudence, Et sème souvent plus de dégâts. Une pincée dans la soupe de tante, Qui listait ses remboursements ; La voilà soudain extravagante, À comparer les impôts aux harengs. Deux grains jetés dans la daube austère De mon cousin Maurice l'ennuyeux ; Le voilà qui soutient à sa mère Que les poireaux ont des droits "citoyens". Trois tours de moulin dans la terrine Du notaire aux discours infinis ; Il raconte qu'une mandarine L'a poursuivi jusqu'aux Canaries. On le cherche en vain chez l'épicier, Entre le safran et le paprika ; Les meilleurs experts du métier Jurent qu'ils n'en cultivent pas. Certains le veulent frais du matin, D'autres séché sous une cloche ; Un maître saucier de Pantin Le conserve au fond de sa sacoche. Il supporte mal la congélation, Affirment les traiteurs de Lille ; Les Bretons le fument en infusion, Les Suisses le râpent sur l'argile. Un chef lyonnais, dans ses écrits, Prétend l'affûter en fût de chêne ; Un autre assure à ses amis Qu'il mûrit mieux les nuits de pleine lune. Dans les concours gastronomiques, Les jurés restent très divisés : Faut-il le servir mélancolique Ou bien légèrement poivré ? Son dosage dépend de l'auditoire : Trop peu, les langues restent closes ; Trop, les convives trop grivois Confondent le sel et les roses. Certains le battent au fouet d'argent, D'autres le passent à l'étamine ; Un vieux marmiton extravagant Le fait mariner dans les comptines. Il ne pousse ni dans les garrigues, Ni sous les serres du Roussillon, Et pourtant bien des familles intriguent Quand il manque au milieu du salon. Alors si vous cherchez son nom Dans un grimoire ou un garde-manger... C'est l'humour. Et rien d'autre à manger !

