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La forêt des nerpruns

À vous, mes chers mal-aimés, à vous, Qui êtes entrés ici sans trop savoir où. À vous qui rêviez d’un ailleurs plus doux, Bienvenue là où le temps devient flou. Dans la forêt des nerpruns, Le temps se plie, devient commun. Le jour se mêle à la nuit, Et rien ne finit vraiment ici. Il fait chaud, trop chaud pour penser, L’air est lourd, difficile à respirer. On ne voit plus les heures passer, Mais les jours passent quand même, empilés. Le matin ressemble toujours à hier, L’automne parle au printemps, pareil. Le temps s’arrête sans faire de bruit, Pendant que les jours s’enfuient. On travaille sans jamais compter, On suffoque, mais faut continuer. Les gestes reviennent, toujours serrés, Comme si le monde refusait d’avancer. Dans la forêt des nerpruns mal-aimés, Quelqu’un doit y aller. Dans la forêt des nerpruns mal-aimés, C’est l’équipe A qui est envoyée. Même brûlés. Même épuisés. Casque fermé, visière embuée, La sueur colle sans jamais tomber. Les mains serrées sur le métal chauffé, Le corps avance, l’esprit décalé. Daviers lourds, extractigators tendus, Scies mécaniques au chant continu. On coupe des nerpruns, encore et encore, En sachant très bien qu’ils reviendront plus forts. C’est un combat sans victoire annoncée, Un travail en vain, mais assumé. On lutte aujourd’hui pour ralentir, En sachant très bien qu’il faudra revenir. Dans la forêt des nerpruns, Le temps s’arrête, retenu. Dans la forêt des nerpruns, Les jours passent sans être vus. Encore. Encore. La chippeuse suit le pick-up, lourde, bruyante, pleine de fureur, On la nourrit de branches, du fruit de nos heures. De secteur en secteur, on traîne sa lourdeur, Elle dévore nos efforts sans fin, sans cœur. Tout ce qu’on coupe disparaît dans son ventre épais, Broyé, recraché en sol, remis à jamais. Rien ne se perd vraiment sous son bruit rageur, Tout retourne à la terre, puis revient ailleurs. Des fois c’est au Mont Boullé, Des fois près du lac des cygnes figé. D’autres jours au pavillon aquatique, Même fatigue, même mécanique. La forêt change d’emplacement, Mais garde le même présent. Elle se déplace lentement, Et nous la suivons docilement. On ne demande plus où ni quand, On répond simplement au présent. Quand la forêt nous appelle devant, On y va, tranquillement. Dans la forêt des nerpruns mal-aimés, On y retourne, mandatés. Dans la forêt des nerpruns mal-aimés, C’est encore l’équipe A qui est envoyée. Toujours brûlés. Toujours épuisés. Il y a ce lieu qu’on nomme à voix basse, La tourbière oubliée, vaste, tenace. Là où le sol avale chaque trace, Là où même le temps perd sa place. On se dit que si un jour on y arrive, Si on rend ce lieu aux gens, au vivant, à la rive, Alors peut-être qu’on aura gagné, Notre billet de sortie, le droit de quitter. Le temps ne bouge plus. Les jours passent quand même. Le corps continue. La forêt aussi. Dans la forêt des nerpruns, Ni enfer brûlant, ni paradis attendu. Dans la forêt des nerpruns, Un purgatoire lentement tenu. Encore. Encore. On croyait gagner notre paradis, À force de revenir ici. Mais le jour se lève encore pareil, Et nous demeurons… Dans la forêt des nerpruns. ...Dans la forêt des nerpruns.