Je suis la chaise près de la fenêtre La meilleure place, je vois tout paraître Le café moulu dès six heures du matin Les manteaux dégoulinants, les retards, les destins Je connais les habitués, les menteurs polis Ceux qui disent « cinq minutes » puis s'installent pour la vie Les regards dans le vide, les rendez-vous manqués Et les rêves refroidis au fond des tasses oubliées Le pressé qui reste quarante minutes Le nez collé à son écran plein de traces minuscules La romancière bloquée quelque part page vingt Qui rature plus de mots qu'elle n'en écrit le matin Les premiers couples assis bien trop droits Leurs mains font semblant de ne pas se chercher du bout des doigts Un genou frôle un genou, un silence se défait Je suis experte en amour avant même qu'il naisse vraiment Je compte le temps en vernis qui s'efface En soleil qui décolore, en bois qui se lasse Je connais les retours, les fuites, les grands départs Mais nul ne m'avait dit qu'un jour venait sans au revoir Mais lui venait le mardi, toujours le mardi Neuf heures douze, le parquet chantait sous ses pas précis Le serveur préparait son latté avant même un bonjour Comme si chacun rejouait la même histoire Un livre ouvert, quelques phrases soulignées Et toujours la même façon de tourner les pages Et son poids familier finissait par me dire Qu'il était devenu une part de mes jours Puis un mardi, la porte n'a rien dit Ni le suivant, ni les autres depuis J'ai surpris quelques mots flottant dans la buée « Deux mois déjà »... puis le reste s'est noyé Le moulin à café s'est mis à rugir Et les humains ont laissé le silence finir Je compte le temps en vernis qui s'efface D'autres s'assoient parfois mais personne ne prend sa place À neuf heures douze malgré moi j'écoute encore la porte Le grincement du parquet, un soupir que le vent m'apporte Rien ne vient, je sais, il ne reviendra pas Même une chaise comprend ces choses-là Mais quand le soleil traverse la vitre exactement comme avant Je me redresse un peu sur mes vieux pieds usés Les humains appellent ça l'espoir Moi, j'appelle ça attendre encore.