
L’œil dans l’encre#
[Couplet 1] J’ai posé la lampe au bord du soir, Le front penché sur le buvard noir. Le monde était simple, net, docile, Une phrase droite, un geste utile. Le papier buvait sans me juger, L’encre obéissait sans dévier. Je traçais des mots, lents, mesurés, Comme on tient l’ordre entre ses doigts fermés. [Refrain 1] J’écris pour tenir, J’écris pour dormir, J’écris pour lier le vide au corps, Pour mettre un nom sur ce qui dévore. Mais sous ma main quelque chose frémit, Une ligne tremble, un signe me suit. J’écris encore… sans savoir pourquoi, Comme si la page respirait sous moi. [Couplet 2] Puis l’air a changé dans la maison, Le bois s’est mis à parler bas, sans nom. Ma plume a couru plus vite que moi, Comme un animal qui ne m’attend pas. Les lettres naissaient d’un bond nerveux, Se mordaient entre elles sous mes yeux. L’une appelait l’autre en silence, Avec la rigueur d’une ancienne sentence. J’ai vu mon poignet se raidir, Mes propres mots me contredire. J’écrivais “calme” — venait “fracture”, J’écrivais “jour” — montait “brûlure”. [Refrain 2] J’écris pour tenir, Mais tout se déchire. J’écris pour lier le vide au corps, Et c’est ma raison que le verbe dévore. Sous ma main quelque chose s’anime, Une encre veille, une marge s’abîme. J’écris encore… je commence à voir Que la page me pense dans le noir. [Couplet 3] Les lignes ont cessé d’être des lignes, Ce sont des fièvres, des nerfs, des signes. Les points s’ouvrent comme autant d’yeux, Ronds, attentifs, fixes, nombreux. Le plafond penche, la lampe saigne, Le cahier bat comme une poitrine pleine. Des mots sans bouche me parlent bas, Et je reconnais ma propre voix. Je sais, à présent. Je le sais. Quelque chose en moi s’est déplacé. Ce n’est plus l’œuvre, ni la main, C’est un passage. Un puits. Un lien. [Refrain 3] Je n’écris plus pour tenir, J’écris parce que ça m’attire. J’écris pour lier le vide au corps, Et c’est mon esprit que la phrase dévore. Sous ma main la marge s’illumine, Chaque mot s’ouvre, chaque lettre incline. J’écris encore… et je vois enfin Que je descends vivant dans mon propre ravin. [Pont] L’encre monte. Le cœur compte. Les pages tombent. Les signes grondent. Ma table devient une nef malade, Un autel couvert de ratures nomades. Je veux m’arrêter — la phrase insiste. Je veux me taire — le silence écrit. Mon œil recopie ce qu’il redoute. Mon nom s’efface au bord du doute. Je me relis — je ne m’y trouve plus. Je suis la main. Je suis la fente. Je suis le flux. [Refrain final] Je n’écris plus pour tenir, Je sombre et je désire. J’écris pour lier le vide au corps, Et je sens ma raison s’offrir au décor. Sous ma main tout s’ouvre et s’acharne, Les signes me boivent, les marges m’incarnent. J’écris encore… je le sais, j’y vais : La folie me lit pendant que je la fais. [Outro] Feuille sur feuille, Œil sur œil, Mot sur mot, Trop. L’encre a gagné. Le livre est fermé. Mais dans la nuit, sous mes doigts morts, Quelque chose écrit encore.


