
Le droit de ne pas mourir
Le droit de ne pas mourir n’existe pas pour les garçons entre vingt et trente ans. Quand ton pays est en guerre contre des belligérants, ta valeur au marché de la viande porte le prix de deux paquets de cigarettes et cinq boîtes de cartouches en demande. Aussitôt qu’un obus te touche, on te couche dans un sac à débris, avec un tag portant ton ancien matricule. On te retourne à tes parents et à tes amis, à bord d’un avion cargo. Sur ton coffre hermétiquement scellé, on déploie un drapeau. On prépare un texte pour les archives de la Défense avec ta plus belle photo. On est fier de toi, de ta belle apparence. On raconte tes exploits, et pendant le service religieux, on fait semblant qu’on y croit. On ne lésine pas sur la dépense : un prêtre pour prier, et même un cornemusier. Pour le peu qu’il en reste, on expose tes bottes, ou ta paire de souliers. Une salve de fusils, des saluts militaires, à n’en plus savoir que faire de porteurs qui t’alignent sur le mécanisme à poulie qui descend ton cercueil dans un trou d’oubli, sous un ciel bleu comme tes yeux. Ah, qu’il était beau, ah, qu’il était bon, et puis tendre aussi, avec sa blonde et avec ses amis. Pendant que tes coéquipiers, en mission sur place, se chargent de trouver un nouveau coéquipier pour ta section de tente, on change le sommier — et puis ça recommence. — Eh, toi le nouveau, quel âge as-tu ? — Vingt-quatre ans. — Nous sommes ravis de t’avoir pour coéquipier. Va voir le préposé aux uniformes et suis les instructions. Il prendra tes mensurations et te donnera des bottes aux caps d’acier, garanties qu’elles sont bonnes. Par la suite, passe au quartier pour te faire briefer, et reprendre un bout de mission mis en plan par ton précédent. À vingt-quatre ans sonnés, le droit de ne pas mourir — inutile de se le dire, et même de le mentionner.

