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L’homme qui a perdu sa guerre (Luve)

Moi, j’ai vécu, oui, tant et plu, Et je n’ai jamais fait semblant. Oui, j’ai gueulé sur les av’nues Sans jamais rentrer dans les rangs ! Moi, j’ai bouffé des nuits entières À coups de rire et de colère J’ai dit “toujours !” j’ai dit “encore !” Et je n’ai pas souvent eu tort ! J’étais debout ! J’étais vainqueur ! À tout le moins… c’est c’que j’croyais Quand je mettais tell’ment d’ardeur À m’faire des empires en papier ! Oui, j’ai couru comme on s’égare Comme un navire cherchant son phare Avec des rêve plein la tête De la fureur et des tempêtes ! Mais aujourd’hui je n’ai plus rien Plus de vacarme, plus d´lendemains Personne pour me tendre la main Personne pour me dire — “allez, viens !” Et même la clameur s’est tu Et moi, je reste là, perdu, À regarder l’ombre qui monte Comme un théâtre qu’on démonte Et même mes rêve se défilent Ils me regardent tout tranquilles Comme pour me dire : “T’as bien joué… Maint’nant, mon vieux, y faut t’calmer.” Mais me calmer, j’ai pas appris ! Moi j’sais courir, moi j’sais brûler ! Mais pas m’éteindre dès midi Avec des souv’nirs bien rangés ! Alors je gueule, oh ! oui je gueule ! Contre les murs, contre les ombres, Je fais du bruit, j’fulmine’ tout seul, Parce que j’vois bien qu’le bateau sombre… Et maint’nant le jour tombe trop tôt Et mes rêves chuchotent à voix basse Je les sens là, juste sous ma peau Et j’ai si peur qu’ils ne s’effacent. Parfois, je voudrais faire la guerre À mon miroir bien trop sincère Qui me dit sans faire de détour : “Tu as laissé filer tes jours…” Oh, si j’pouvais, rien qu’une fois, Entrer de nouveau dans l’arène Et me brûler encore la voix Devant la foule qui se déchaîne Oui, mais le rideau est tombé On n’m’a pas d’mandé mon avis Et j’n’applaudis plus qu’en pensée Ce qu’a été un jour ma vie Oui, si je pouvais retrouver Un seul vertige, un seul projet Une de ces idées qui dévorent Pour que je puisse vivre encore ! Mais pas comme ça — pas en silence ! Pas en voyant fuir l’existence Avec molesse et indolence Sur trois accords, trois pas de danse… Pourtant je reste là, planté… Avec mes gestes inachevés Et dans la gorge le goût amer De l’homme qui a perdu sa guerre. Oui, dans la gorge le goût amer… De l’homme qui a perdu sa guerre !