
Tournai le jour de la visite des deux toiles de Manet
Située sur l’Escaut, Tournai est une ville carrefour : elle regarde vers la Flandre à l’ouest, Lille et la plaine du Nord à vingt kilomètres, et vers Mons et Bruxelles à l’est. Son terroir, plat et fertile, nourrit ses marchés depuis des siècles. Arriver à Tournai, c’était d’abord franchir la gare de la Place Crombez : un parvis ouvert, les bus alignés, les annonces ferroviaires qui donnaient à la ville une respiration de carrefour. On sentait déjà que Tournai était une porte entre deux mondes : la Flandre toute proche, avec ses plaines ouvertes, et la Wallonie plus vallonnée, qui s’évasait vers le Hainaut. La gare offrait cette impression de seuil, avant de plonger dans les pavés du centre. La Grand-Place apparaissait comme un vaste triangle pavé, dominé par la silhouette massive du beffroi et le profil monumental de la cathédrale aux cinq clochers. Austère, et à la fois vivante avec ses étals du samedi, créant un contrepoint joyeux à la pierre grise et aux toits orangés de terre cuite. Ses marchés déployaient leurs montagnes de légumes — choux pommés, carottes encore tachées de terre, pommes de Hesbaye ou poires du pays de Liège. Les poissonniers dressaient leurs tréteaux de bois, recouverts de glace pilée, d’où émergeaient soles, harengs argentés, anguilles encore brillantes. L’air s’emplissait d’odeurs mêlées : le fromage fort de Chimay, les croûtes blondes des miches de pain sorties des boulangeries ambulantes, les bouquets de fleurs fraîches, tulipes et œillets, qui coloraient la grisaille du ciel. On entendait des bribes de wallon et de flamand mêlés, des accents venus de Mouscron, de Courtrai, parfois de Lille, et l’on y retrouvait cette mosaïque d’Europe du Nord qui faisait de Tournai une ville sobre, mais ouverte. Au-delà de la Grand-Place, d’autres lieux accueillaient les marchés : la Place de Lille, la Place Crombez, la Place Victor Carbonnelle. Chacune avait son atmosphère : plus populaire et animée près de la gare, plus familiale dans les quartiers, avec des étals de quincaillerie légère, d’ustensiles ménagers, d’articles pour la maison. Ces marchés périphériques complétaient le théâtre central de la Grand-Place et donnaient une impression d’intemporalité. Ce qui frappait, c’était le contraste entre l’austérité architecturale et la chaleur du marché. La pierre grise des façades, le poids séculaire des églises et du beffroi semblaient se fissurer sous le rire des marchands, le bavardage des ménagères, le parfum sucré des gaufres chaudes vendues à la sauvette. Les pavés anciens bruissaient des pas pressés, des bicyclettes et des landaus. À quelques rues de là, dans l’enclos Saint-Martin, se tenait le Musée des Beaux-Arts. Le bâtiment de Victor Horta, avec ses lignes claires, offrait une respiration après l’agitation du marché. On entrait dans une autre temporalité : les salles silencieuses, les toiles baignées d’une lumière diffuse, et ces Manet, Argenteuil et Chez le Père Lathuille, déposés là comme des îlots d’intimité. Le contraste était saisissant : dehors, le tumulte des cris de marché, les mains qui tâtent, qui marchandent, la vigueur des voix masculines vantant leurs marchandises ; dedans, la tendresse d’un regard, d’un corps penché, peints par Manet. Dans une ville marquée par ses murailles et ses clochers, ces deux toiles révélaient une autre masculinité : attentive, délicate, tournée vers la femme, comme si la douceur pouvait exister même au cœur d’un monde rugueux.

