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La Dépression, la Lame

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V5.5

[Couplet 1] Ce soir je n’hisse plus le noir, mes frères, Je ne pars pas prendre, ni brûler la terre Ce soir je garde le port, je ferme le passage Et tout ce qui vient pour elle se brisera dans l’orage Le vent pousse la fumée basse, la mer devient du plomb Les hommes serrent fort les mâchoires, les mains noircies sur les canons Et moi j’attends dans le vacarme ce qui rôde autour d’elle encore La Dépression, la Lame, les Idées Noires venues du dehors [Refrain] Tenez la ligne, mes frères, ne laissez rien passer Ce soir je ne combats pas pour prendre, mais pour protéger Tenez la ligne, mes frères, que le tonnerre morde leurs corps Je tiens le port pour ma sirène et je fais feu sur tout ce qui vient du dehors [Couplet 2] Je les vois sortir de la brume comme des bêtes sans visage La Dépression, lourde et froide, qui avale l’air sur son passage La Lame, plus fine, plus sourde, qui cherche où couper sans bruit Et les Idées Noires derrière, qui rampent et pourrissent la nuit Je leur donne le feu, la poudre, ma colère et mes jurons Chaque bordée leur arrache un peu du noir qu’elles portent à son nom Mais la mer est large, mes frères, et leurs ombres savent tenir Même un cœur de vieux pirate peut sentir la ligne fléchir [Refrain] Tenez la ligne, mes frères, ne laissez rien passer Ce soir je ne combats pas pour prendre, mais pour protéger Tenez la ligne, mes frères, que le tonnerre morde leurs corps Je tiens le port pour ma sirène et je fais feu sur tout ce qui vient du dehors [Couplet 3] Puis dans la fumée du large, j’ai cru voir un autre enfer Une coque énorme au loin, trois ponts dressés dans la mer J’ai cru d’abord qu’c’était fini, qu’un autre monstre venait pour moi Qu’après les démons de ma fée, le ciel m’envoyait cette fois ça Mais non. Le grand trois-ponts a pris sa place à côté de mon flanc Il n’est pas venu pour me couler, il s’est rangé dans le vent Il a fermé la ligne avec moi, dressé ses sabords face au noir Comme un frère de tempête venu m’aider à tenir le soir [Refrain] Tenez la ligne, mes frères, nous sommes deux maintenant Deux murailles de bois et de feu dressées contre le néant Tenez la ligne, mes frères, qu’ils comprennent avant la mort Qu’un trois-ponts veille avec le mien et qu’ensemble on leur ferme le port [Couplet 4] Alors les bordées sont parties des deux coques à la fois Le ciel entier s’est mis à battre comme un cœur trop grand de bois La Dépression a pris du gîte sous le choc du feu croisé La Lame a perdu sa finesse quand l’acier l’a traversée Et les Idées Noires, ces chiennes, si nombreuses quand on est seul Ont trouvé deux vaisseaux debout, deux colères au lieu d’un seul J’ai compris dans cette fumée, entre le tonnerre et l’effort Qu’il y a des combats qu’on gagne justement quand on n’est plus seul à bord [Pont] Je pensais devoir tout tenir avec ma seule rage, mon vieux cœur recousu et mon nom dans l’orage. Mais parfois la mer envoie un renfort sans pavillon d’orgueil, un géant de bois qui se range près de toi et te dit sans parler : “Pas ce soir. Pas elle. Pas tant qu’on tient debout tous les deux.” [Couplet 5] Et dans le port, il y a ma fée, ma sirène aux yeux vivants Celle qui lit les cartes la nuit, les étoiles et le vent Celle qui met du sucre aux jours, de la chaleur dans les matins Pendant que moi je tiens la ligne pour que rien n’éteigne sa main Alors je combats pour elle, mais plus seulement avec ma voix Un second navire garde sa route, et prend la tempête avec moi Et dans le fracas des canons, au milieu de la nuit qui tord Je vois même dans la guerre une preuve : les plus grands combats se mènent mieux à deux qu’au bord [Refrain final] Tenez la ligne, mes frères, ne laissez rien passer Ce soir nous ne combattons pas pour prendre, mais pour protéger Tenez la ligne, mes frères, que le tonnerre morde leurs corps Nous tenons le port pour ma sirène et faisons feu sur tout ce qui vient du dehors Tenez la ligne, mes frères, jusqu’au retour du matin Que la Dépression, la Lame et les Noires rebroussent chemin Tenez la ligne, mes frères, qu’ils sombrent loin de son bord Car mon vaisseau n’est plus tout seul un trois-ponts veille avec moi et nous fermons la mer à la mort [Outro] Cette nuit-là, j’ai compris une chose : même un pirate n’est pas obligé de tenir l’enfer seul. Et quand deux grands vaisseaux font face ensemble au noir, les démons hésitent enfin à entrer dans le port.