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Le Buveur d'Étincelles

Heureux qui, comme Ulysse... Non, j'ai fait un mauvais voyage. Je m'en souviens. Ou peut-être l'ai-je rêvé. Le Vieux de la Montagne marchait devant moi. Berger d'abîmes, il faisait paître les rêves sur les précipices. Il ne parlait jamais. Pourtant les phrases semblaient marcher dans ses pas. Liquide. Solide. Gazeuse. La mort a tous les états. Elle avait la saveur douce et terrible des fruits défendus. Je croyais boire la liqueur. Je buvais déjà les mots. Naquit alors en moi ce désir silencieux : descendre, plus bas que les racines du monde. Là, dans l'ivresse des profondeurs, des centaures passaient parfois. Leurs sabots résonnaient pourtant sur les gouffres de mon esprit. Mais les gouffres regardent aussi. Et nul ne contemple longtemps l'abîme sans sentir l'abîme entrer dans son regard. Vint alors cette fatigue obscure qui use les âmes avant les corps. Lentement je découvris ma prison. Et je compris: Chaque poème avait posé une pierre. Les murs se refermaient à mesure que j'écrivais. Ils étaient faits de vers. Plus j'ajoutais de mots, moins il restait d'issue. Certaines rimes étaient des barreaux. Chaque poème: une cellule. J'entendais mes propres mots retomber dans l'obscurité avec le bruit des gouttes d'eau dans les caveaux. Alors une voix traversa la nuit: — Étiez-vous ivre ? Je répondis : — Oui. Ivre de vous. Comme on l'est d'un nom qu'on oublie. Et ce "vous" changeait peut-être de visage. Car les vous se ressemblent dans certaines chambres obscures. Je suis le buveur d'étincelles. Le voleur de feu. Je vole aux étoiles mortes leurs dernières braises. Je les sens craquer sous mes dents comme du verre refroidi. Et l'eau-de-vie coule encore. Goutte à goutte. Comme le temps. Comme le sang. Comme le souvenir. Versez. Non pas le vin des fêtes, mais la liqueur pâle où se reflètent les visages disparus. Car la nuit grandit. Et dans les corridors de l'ombre, je crus apercevoir encore le Vieux de la Montagne. Il marchait toujours. La nuit suivait derrière lui. Et alors, un battement. Faible. Régulier. Presque mécanique. Puis ce doute: Et si ce battement n'était rien d'autre que celui de la phrase suivante ?