
Le sang d’Abel et la première mise en scène du moi
Le tribunal ne reste pas théorique. Il descend dans l’arène Des mains et de la terre. Regarde l’offrande. Deux hommes. Deux gestes. Et tout de suite, la fracture. L’un apporte Ce qu’il a reçu. L’autre apporte Ce qu’il a produit. Dieu regarde Abel, Et son offrande. Dieu ne regarde pas Caïn, Ni la sienne. [Ralentir légèrement le débit, ton fraternel et neutre] Caïn s’arrête. L’agrément refusé N’est pas un simple désaveu. C’est l’effondrement d’un miroir. Il ne supporte pas Que l’histoire qu’il se raconte Soit contredite. Si l’offrande n’est pas reçue, Alors il faut que quelqu’un soit coupable. La tristesse se tord. L’irritation monte. Le ressentiment s’installe. Le frère devient un témoin intolérable : Un vivant qui rappelle Que la grâce ne se maîtrise pas. [Léger silence, la tension se noue] Dieu parle encore, Avant l’irréparable : « Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, tu dois le dominer. » Ce n’est pas une technique Pour rester souverain. C’est une porte encore ouverte. Mais Caïn ne cède pas le siège. Pour faire taire le verdict, Il fait ce que l’homme fera ensuite Sans relâche : Il supprime le miroir. Le meurtre n’est pas seulement La haine du frère. C’est la tentative de tuer Ce qui résiste au moi, Et de reprendre le réel Par la force. [Hausser subtilement la gravité] Et le sang crie. « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère Crie de la terre jusqu’à moi. » (Gn 4,10) Tu peux fermer les yeux. Le réel témoigne. Ce qui naît ici N’est pas la Loi de Dieu. C’est autre chose : La volonté de l’homme D’administrer lui-même Le bien et le mal, De distribuer les statuts, De codifier l’innocence, De gérer la faute, Et de continuer à juger Sans entendre le cri. Un système de survie. L’offrande de Caïn Était déjà une plaidoirie. Et le sol est plein de voix Qu’aucun tribunal humain Ne pourra étouffer.

