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Le bon côté

Tu dis de ne pas pousser la rivière. D’accord. Moi, je lui construis des barrages. Toi, tu attends qu’elle trouve seule le chemin jusqu’à la mer. Tu as traversé les frontières, les temples et les saisons, cherché les mots qui pourraient faire taire le bruit sous ton front. Tu as appris tous les silences, les gestes lents, les mains ouvertes, mais je vois brûler ta patience dès que l’on froisse une plante verte. Tu dis que la pierre ignore le passage que l’eau trouvera, moi, je dis qu’elle fait l’effort de lui offrir une nouvelle voie. Tu dis que le ciel sait attendre, que chaque fleur connaît son heure, mais combien de temps faut-il prétendre que l’attente ne fait pas peur ? Tu appelles paix ce qui ressemble à une trêve. Tu appelles voie la ligne au bord de laquelle tu crèves. Le bon côté ? Quel bon côté ? Le bon côté de la perte ? Le bon côté de l’humiliation ? Le bon côté de la solitude ? Le bon côté de l’abandon ? Le bon côté des gens qui te blessent pendant que toi, tu dois sourire, devenir assez sage pour leur pardonner, assez calme pour les laisser partir ? Le bon côté ? Montre-le-moi. Parce que d’ici, Khurdak, je ne le vois pas. Ne pousse pas la rivière, elle connaît déjà la mer ? Moi, je connais des rivières qui charrient encore des pierres. Je connais l’eau qui déborde, la crue qui arrache les ponts, celle qui ne demande à personne la permission d’avoir raison. Tu célèbres le roseau qui plie, comme si plier guérissait tout. À force de courber devant la vie, dis-moi ce qui reste debout. Tu dis que le vent prend les failles sans jamais briser la maison, mais tu as muré chaque entaille jusqu’à confondre paix et prison. Tu ne veux pas vaincre le monde, très bien, reste loin du combat, mais tu veux tellement te vaincre que ton propre maton, c’est toi. Tu as couvert ta bombe de prières et de soie. Tu as peint des lotus pour qu’on ne la voie pas. Le bon côté ? Quel bon côté ? Le bon côté de la perte ? Le bon côté de l’humiliation ? Le bon côté de la solitude ? Le bon côté de l’abandon ? Le bon côté des gens qui te blessent pendant que toi, tu dois sourire, devenir assez sage pour leur pardonner, assez calme pour les laisser partir ? Le bon côté ? Montre-le-nous. Parce que derrière tes mots tranquilles, nous entendons quelque chose qui frappe encore aux barreaux. Sainte Colère marche dans la nef, le masque blanc couvert de suie. Les saints détournent un peu la tête, les cloches sonnent dans la nuit. Elle ne brûle pas ta sagesse, elle brûle ce que tu caches dessous. Les mensonges cousus dans ta veste, la paix serrée autour de ton cou. Tu nous parles de l’eau qui caresse, tu oublies toujours celle qui noie. Tu nous parles de la lumière, mais tu trembles devant ce qu’elle voit. Tu dis qu’il ne faut pas frapper le ciel pour annoncer enfin l’éclair. Mais le tonnerre sous ta poitrine ne demande pas à se taire. Tu es parti si loin pour apprendre à ne pas frapper le mur. Tu es revenu. Le mur est toujours là. Je ne dis pas que tu n’as rien trouvé. Je dis que tu n’es pas arrivé. Je dis que tu as ramené des mots pour empêcher la bombe d’exploser. Des phrases lentes comme des remèdes, des vérités apprises par cœur, mais le calme n’efface pas l’incendie quand il change seulement de demeure. Tu n’es peut-être pas un faux sage, tu es peut-être seulement blessé, un homme qui s’est construit une cage et l’a appelée liberté. Alors ne me donne pas la leçon, ne me tends pas ton bol parfait. Dis-moi plutôt ce que tu retiens chaque fois que tu écris wu wei. Je ne veux pas du maître assis loin de la douleur. Je veux celui qui serre les dents sous la robe du penseur. Le bon côté ? Quel bon côté ? Le bon côté de la perte ? Le bon côté de l’humiliation ? Le bon côté de la solitude ? Le bon côté de l’abandon ? Le bon côté des gens qui te blessent pendant que toi, tu dois grandir, devenir assez sage pour leur pardonner ce qu’ils n’ont même pas vu venir ? Le bon côté ? Garde-le pour les temples et les livres bien rangés. Nous, nous voulons la rivière entière, celle qui contourne et celle qui vient tout emporter. Ne pousse pas la rivière ? Très bien. Mais ne lui demande pas non plus de s’excuser quand elle déborde. Arrête de nous réciter la notice de sécurité. Ouvre donc cette porte, ou laisse-nous la brûler. 🔥