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Le Mot n'est pas la Chose

Après avoir relu quelques pages de *La Révolution du silence*, et après une conversation sur les mots, les lettres et les traces qu’on garde, ce texte est venu doucement. Les mots ne sont pas les choses. Mais parfois, ils en gardent la chaleur, la blessure, ou le tremblement. Le mot n’est pas la chose. Il approche, puis il ment. Il garde parfois la rose, mais jamais tout le printemps. J’ai gardé dans une boîte des lettres contre l’oubli. Des phrases un peu maladroites, des morceaux d’anciennes vies. Le papier connaît la place où les voix se sont posées. Il ne rend jamais les visages, mais il refuse d’effacer. Il y a des mots qu’on garde comme on garde un peu de feu. Ils éclairent quand on regarde, ils brûlent quand on s’y perd. Un mot peut ouvrir une porte, le même peut devenir prison. Il caresse autant qu’il coupe, selon la main, selon le fond. Le mot n’est pas la chose, mais il garde la brûlure. Il n’est pas la main qu’on pose, mais il peut rouvrir la coupure. Le mot n’est pas la chose, mais parfois, dans le noir, il tient contre l’oubli un petit morceau d’histoire. Aujourd’hui tout passe vite, comme un souffle entre les mains. Un mot s’éloigne, puis nous quitte, mais laisse une ride sur le chemin. On dit : “Ce n’était que des phrases, un vieux fil, un mauvais détour.” Mais certains mots ont dans leur vase l’eau profonde des anciens jours. Je ne veux pas vivre en arrière, ni dormir dans mes tiroirs. Mais je ne veux pas que la poussière devienne maître de mémoire. Un mot n’est qu’un outil fragile, ni vérité, ni trahison. Il peut rendre le monde lisible, ou l’enfermer dans son nom. Le mot n’est pas la chose, mais il garde la brûlure. Il n’est pas la main qu’on pose, mais il peut rouvrir la coupure. Le mot n’est pas la chose, mais parfois, dans le noir, il tient contre l’oubli un petit morceau d’histoire. Je veux relire sans incendier la bibliothèque de ma mémoire. Laisser les lettres respirer sans leur rendre tout le pouvoir. Ce qui crée peut détruire, ce qui console peut blesser. Il faut apprendre à tenir les mots sans s’y enfermer. Le mot n’est pas la chose, mais je l’écoute doucement. Comme une braise que l’on pose loin des rideaux du présent. Le mot n’est pas la chose, mais s’il reste au fond de moi, qu’il ne brûle pas la maison, qu’il éclaire seulement la voie. Le mot n’est pas la chose. Il approche, simplement. Il ne rend pas la rose, mais il en garde le tremblement.