Mon petit univers avait déjà ses témoins, ses insectes, ses ombres, ses figures du vivant et ses chansons un peu bancales. Il lui manquait une force adverse. Voici donc l’arrivée d’une figure plus sombre, presque anti-héroïque, née des cendres et des forêts brûlées : Les Architectes du Rendement. Le vivant avait ses voix. Le rendement aura désormais les siennes. Mesdames, messieurs, ne dites pas “déforestation”. Dites plutôt : optimisation verticale du paysage. Un arbre debout ne nourrit personne, il prend la place, il fait de l’ombre. Il cache le ciel, il gêne les hommes, il complique la vue sur le nombre. Un arbre couché devient utile, il chauffe les mains, il paie son rang. Il fait du papier, du meuble, de l’huile, et quelques profits en attendant. On nous parle de chants d’oiseaux, de mousse douce et de fougères. Mais les bilans sont bien plus beaux quand les forêts touchent la terre. Nous ne coupons pas le monde, nous l’aidons à rapporter. Chaque racine est une seconde qu’on peut enfin facturer. Place nette, ouvrez les clairières. Place nette, la croissance a besoin d’air. Place nette, du bois pour l’avenir. Une forêt qui disparaît, c’est un marché qui respire. Il faut nourrir les gens, bien sûr, c’est notre phrase préférée. Alors on rase un peu d’azur pour mieux vendre la nécessité. Il faut chauffer les vieilles maisons, faire tourner les cheminées. Et s’il reste quelques troncs bons, on pourra même les fumer. Cigarettes, cartons, palettes, tables basses et beaux parquets. La forêt devient honnête quand elle apprend à se plier. Nous ne tuons pas les arbres, nous libérons leur valeur. Un tronc qui tombe, c’est admirable : il comprend enfin le labeur. Place nette, ouvrez les clairières. Place nette, la croissance a besoin d’air. Place nette, du bois pour l’avenir. Une forêt qui disparaît, c’est un marché qui respire. Le vivant fait désordre, il pousse sans demander. Il n’a pas lu les ordres, il refuse d’optimiser. Il tremble, il grouille, il s’entête, il perd des feuilles en chemin. Nous lui proposons mieux qu’une tête : un prix, un plan, un destin. Coupe droite. Marge nette. Sol propre. Dette prête. Bois mort. Compte plein. Ciel vide. Très bien. Place nette, finissez les clairières. Place nette, le silence a moins d’affaires. Place nette, plus d’ombre à entretenir. Une forêt qui disparaît, c’est un monde qu’on peut vendre et finir. Vous voyez ? Ce n’était pas une forêt. C’était un potentiel foncier avec des feuilles.