
Quatre Ponts Pleins
[Couplet 1 – meneur] Je ne hisse plus le noir, mes frères, pas ce soir, pas devant ce port, Ce soir nos mâts portent la guerre, mais pas celle qui pille et mord, On tient la passe, on ferme la rade, on charge à double les canons, Et que le premier chien qui s’avance vienne mesurer nos sabords. Quatre ponts de bois, quatre ventres pleins de feu, Des gueules noircies, trois cents hommes et l’acier dans les yeux, Le vent pousse les fumées basses, la mer gronde sous l’étrave, Et moi j’attends dans le fracas celle pour qui je tiens la rade. [Chœur] Ohé, tenez la ligne, mes frères, qu’ça tonne bord sur bord ! Ce soir on n’prend rien à personne, ce soir on défend le port ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, que ça crache jusqu’au ciel ! Je n’hisse plus le pavillon noir, je tiens la mer pour elle ! [Couplet 2 – meneur] Ils viennent en ligne, fiers et sales, les sabords ouverts comme l’enfer, Leurs proues coupent la houle grise comme des couteaux dans la chair, Alors j’crie feu sur tribord, puis feu sur bâbord quand ils reviennent, Et le grand vaisseau secoue ses os en leur jetant la mort pleine. Les mâts plient, les vergues claquent, les haubans chantent sous les coups, La poudre colle à la gorge, le sang glisse déjà partout, Des gars tombent contre les affûts, d’autres hurlent près des palans, Mais nul ne quitte son poste ici tant que la rade tient au vent. [Chœur] Ohé, tenez la ligne, mes frères, qu’ça tonne bord sur bord ! Ce soir on n’prend rien à personne, ce soir on défend le port ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, que ça crache jusqu’au ciel ! Je n’hisse plus le pavillon noir, je tiens la mer pour elle ! [Couplet 3 – meneur] Car dans ce port, y a ma sirène, ma fée des océans qui m’attend, Celle qui lit les cartes la nuit, les âmes, les signes et le vent, Celle qui met du sucre au monde quand moi j’y mettais que du fer, Et qui a fait fondre en deux mois le diamant froid dans ma chair. Alors chaque coque ennemie qui s’avance sous nos canons Porte la gueule d’un vieux démon, d’une ombre accrochée à son nom, Tous les chagrins qui l’ont suivie, toutes les peurs qui l’ont mordue, Et moi j’leur rends bordée sur bordée jusqu’à ce qu’la mer n’en parle plus. [Chœur] Ohé, tenez la ligne, mes frères, qu’ça tonne bord sur bord ! J’abats les ombres qui la suivent avant qu’elles touchent le port ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, que ça crache jusqu’au ciel ! Je combats les démons de ma fée dans le tonnerre du sel ! [Couplet 4 – meneur] J’ai vu l’espar se briser net, l’artimon gémir dans la fumée, Un quartier-maître éventré tomber sans même avoir le temps d’jurer, J’ai vu la batterie d’en bas travailler dans l’eau jusqu’aux genoux, Mais nul ne lâche, nul ne rompt, tant qu’le port respire derrière nous. Je n’suis plus l’homme qui prend la mer pour lui cracher sa rage au front, Je suis celui qui tient debout entre la nuit et l’horizon, Le vieux pirate a gardé ses crocs, ses canons, son rire mauvais, Mais ce soir toute sa violence sert enfin quelque chose de vrai. [Pont – meneur seul] Qu’ils viennent. Qu’ils chargent. Qu’ils veuillent m’faire plier la ligne. J’ai la poudre dans les mains, la mort au bout des doigts, mais mon cœur, lui, regarde la ville. Là-bas il y a sa lumière. Ses cartes sur une table. Peut-être un four encore tiède. Peut-être ses yeux levés vers la rade. Et moi j’me jure une chose : aucun de ses vieux démons n’entrera tant que j’respire encore. [Chœur final] Ohé, tenez la ligne, mes frères, qu’ça tonne bord sur bord ! Ce soir on n’prend rien à personne, ce soir on défend le port ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, que ça crache jusqu’au ciel ! Je n’hisse plus le pavillon noir, je tiens la mer pour elle ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, frappez fort jusqu’au matin ! Qu’ils sachent qu’un vieux loup de guerre peut mourir pour quelqu’un, enfin ! Ohé, tenez la ligne, mes frères, que ça tonne dans le fiel ! Je combats les démons de ma fée… et j’attends son regard sur le quai quand tombera le ciel.

