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L'Ombre est un Pays

L’ombre est un pays secret que je traverse en silence, un territoire sans bornes où s’efface l’apparence. Je n’en connais pas les routes dessinées par le jour, j’y entre sans lumière, j’y respire à rebours. C’est là que je me cache quand le monde devient trop clair, quand les voix sont des lames et les regards des frontières. Je ferme les paupières comme on ferme une porte, et l’ombre me recueille, discrète et forte. J’y marche sans témoin, femme sans vitrine, dans des couloirs profonds que mon cœur illumine. Les souvenirs y brûlent d’un feu lent et loyal, ils ne jugent plus rien, ils ne font plus de mal. J’ai quitté les saisons où l’on se dit “vivante” pour les masques polis et les phrases tranquilles et blanches. J’ai préféré l’abîme aux surfaces trop sûres, où l’on apprend à taire ses propres fissures. Ne me nommez pas perdue dans ce pays sans carte, je m’y refais entière, loin des rôles qui partent. La douleur y devient une langue apprise, et le silence une main qui doucement me réécrit. Je suis femme, et parfois le réel me traverse comme un éclat trop vif que rien ne compense. Alors je viens ici, dans ce lieu sans soleil, où même mes blessures deviennent des conseils. L’ombre est un pays où je reprends mon souffle, où l’on tombe sans chute, où l’on guérit sans preuve. Et si j’y disparais, ce n’est pas une fuite : c’est l’endroit où je m’habite, lentement, sans bruit. Dans l’ombre, j’apprends des vérités sans visages, des mots qui ne se vendent pas aux mirages. Le temps s’y déplie comme une eau sans rivage, et chaque instant s’y tait pour mieux être langage. J’y retrouve des parts que le bruit avait closes, des fragments de moi-même en veille et en pause. Aucun éclat du monde n’y vient me juger, seulement l’écho doux de ce qui peut changer. Et si l’aube insiste à frapper à ma porte, je reste encore un peu là où l’ombre m’emporte.