
Je vois un corps sans visage qui marche dans le bleu, et chaque pas murmure une mémoire qui s’effeuille, et chaque souffle répète : je suis, j’étais, je serai, comme si le temps s’ouvrait en tiroirs tremblants. Je vois des bras étirés vers un ciel sans origine, le vent les traverse comme un fil qui cherche un nom, et je chante leur silence, leur danse désaccordée, cette longue oscillation entre l’être et l’ombre. Je dis là-bas, et soudain revient, revient encore, l’écho d’un monde où la chair parlait plus fort que la pensée, l’écho d’un monde où les corps étaient des labyrinthes, des labyrinthes qu’on ouvrait comme des livres trop lourds. Un être dressé comme une échelle brûlée me regarde, et sa peau faite de fissures fredonne la fragilité, et ses doigts tiennent une flamme rouge comme une vérité, une vérité qui tremble mais refuse de s’éteindre. Je répète regarde, regarde la girafe qui brûle, regarde la bête ardente qui ne crie même pas, regarde la cendre qui s’élève comme une prière, une prière de feu qui n’attend aucune réponse. Je sens le sol frissonner sous les pieds fantômes, comme si la terre hésitait à soutenir ces rêves, comme si la terre savait que tout pouvait tomber, tomber dans la lumière, tomber dans l’oubli, tomber dans soi. Je vois le grand corps creux s’ouvrir en escaliers, comme si l’âme avait besoin de s’écouler par paliers, comme si nos secrets vivaient dans des tiroirs d’or, et qu’un seul geste pouvait tous les libérer. Et je chante la faiblesse, la souplesse, la sagesse, je chante l’échine qui ploie mais ne cède jamais, je chante le souffle fragile de l’humanité fêlée, cette étrange beauté de tout ce qui tient encore debout. Oh, les tiroirs du vent s’ouvrent dans nos ombres, et les corps se déplient comme des vérités profondes, et nos voix répètent, répètent, répètent encore : nous sommes des passerelles entre le feu et l’aurore.

