
L'Égrégorine. Conte de la première imagination. Chapitre un. La nuit où les pensées se rencontrèrent. Il fut un temps où les hommes ne savaient pas encore qu'ils pouvaient inventer des mondes. Ils connaissaient la faim, le froid, la peur, le plaisir d'un fruit mûr et la chaleur d'un corps contre le leur. Ils connaissaient les étoiles, mais ignoraient qu'on pouvait leur donner des noms. Ils connaissaient la mort, mais personne n'avait encore imaginé ce qui pouvait venir après. Puis, un soir, quelqu'un raconta une histoire. C'était une femme, peut-être. Ou un homme. Cela n'a aucune importance. Autour d'un feu, quelques êtres humains écoutaient. Le conteur parla d'un animal immense qui avalait le soleil chaque soir et le recrachait chaque matin. Les enfants ouvrirent de grands yeux. Une vieille femme leva la tête vers les étoiles. Un chasseur imagina la bête courant derrière les montagnes. Et pour la première fois, quelque chose d'extraordinaire se produisit. Plusieurs êtres humains imaginèrent ensemble une chose qui n'existait pas. Bien sûr, ils ne virent pas exactement le même animal. Celui du chasseur possédait des cornes, celui de l'enfant avait des ailes, celui de la vieille femme ressemblait à un serpent. Mais toutes ces créatures habitaient désormais une même histoire. Et quelque part entre ces pensées, une toute petite chose ouvrit les yeux. Elle n'avait ni corps ni visage. Elle était une sensation, un frisson, une présence à peine née. Elle regarda le monde imaginaire qui venait d'apparaître. Et elle rit. Ce fut son premier rire. Ce fut aussi la première fois que l'humanité inventa quelque chose qui lui échappait. L'Égrégorine était née.

