
[Intro – vibraphone seul, notes qui ondulent comme l’eau, puis le piano] [Couplet 1 – voix grave (lui)] On t’a tenue par les deux doigts dans le couloir de l’entrée, tes pieds nus qui cherchaient le sol comme on cherche un mot. Un pas, deux pas, la chute, le rire, et recommencer — et le jour où tu as lâché nos mains, on a applaudi trop tôt : on n’avait pas compris qu’on fêtait ton premier départ, que chaque pas vers nous était déjà un pas vers ailleurs. On t’apprend à marcher pour que tu marches loin, plus tard — et on le fait quand même, et on le fait de tout son cœur. [Couplet 2 – voix féminine (elle)] On t’a donné les mots, un à un, comme des graines, « maman », « encore », « gâteau », puis très vite le mot « non ». On a ri de tes phrases tordues, de tes histoires à la traîne, de tes « pourquoi » sans fin, de tes chansons sans nom. Et puis un matin, tu as repoussé ma main sur ta chaussure : « Je peux le faire, moi. » Trois mots, et le monde a changé de pente. J’ai souri, j’ai reculé, j’ai fait semblant d’être sûre — c’était le plus beau mot qu’on t’ait appris, et le plus coupant. [Refrain – deux voix] On t’apprend à nager pour que tu partes au large, on te tient sous le ventre, puis on ouvre les mains. On t’apprend à nager vers des mers sans rivage, où l’on n’ira jamais — et c’est très bien. [Couplet 3 – les deux voix en alternance, le vibraphone s’élargit] (lui) Le premier été, au lac, l’eau froide jusqu’aux épaules, (elle) tes bras en moulinets, tes yeux qui nous cherchaient sans cesse. (lui) Je te tenais sous le ventre, je jurais de jouer mon rôle, (elle) « je ne te lâche pas » — et il t’a lâchée, par tendresse. (lui) Tu as fait trois brasses seule, tu t’es retournée, triomphante, (elle) et nous, sur le bord, trempés, on riait les larmes aux yeux. (ensemble) Tout l’amour d’un parent tient dans cette main qui s’absente au bon moment, sans un mot — pour te laisser tout le bleu. [Refrain] [Pont – parlé, à deux, vibraphone seul] (elle) Tout ce qu’on bâtit, (lui) tout ce qu’on transmet, (elle) c’est pour que tu n’aies plus besoin de nous. (lui) C’est la seule œuvre (ensemble) qu’on réussit quand elle nous quitte. [Break – vibraphone et piano, le groove ondule] [Refrain final – deux voix, ample] On t’a appris à nager, te voilà loin, au large, plus besoin de nos bras, plus besoin de nos mains. On t’a appris à nager vers des mers sans rivage, où l’on n’ira jamais — et c’est très bien. [Outro – le vibraphone s’éloigne comme une vague] (lui) Nage. (elle) Nage. (ensemble) On est sur le bord.

