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Jrap dans le son

Je rap en perdu, je rap en continu, je rap comme on respire quand on oublie comment respirer, diction sous tension attention, pensée libre dans un cadre fiction, j’écris la friction, l’étincelle, l’oscillation, le battement dans la poitrine quand la contrebasse marche sans moi, quand le ride tinte sans moi, quand le piano tombe au hasard comme des pluies de pièces sur un trottoir vide, et moi je parle trop vite, trop haut, trop bas, je déborde du verre, je déborde de la phrase, je déborde du temps ; le son ne s’accorde pas, la parole dérive, la main qui tient le micro est un gouvernail qui ne gouverne rien, juste un geste, juste un signe : vas-y, continue, dérape, dépasse, défie. Je rap la tension de la diction, attention, chaque syllabe est une arête, un angle vif, je m’y coupe quand je cours, je m’y soigne quand je joue, je serre les dents pour ne pas heurter les cuivres, je dévie pour ne pas heurter le beat : le jazz s’étire, il lâche, il respire par le côté, il cligne des yeux au mauvais moment, il s’amuse de moi ; moi, j’empile des images, j’empile des idées, j’empile des “pourquoi” sans réponses et des “parce que” sans cause, j’empile des oui qui refusent, des non qui consentent, j’empile des routes qui tournent sur elles-mêmes comme des disques rayés ; je rap sans pause, je rap dans l’os, je rap pour l’ombre qui écoute depuis la sortie de secours, je rap pour la table du fond qui tape du doigt sans savoir sur quoi tomber, je rap pour les jours où je ne sais plus où mettre mon nom. Le son… un exemple? non, le son est l’exception, l’obsession ; partir sur le son, très vite, partir sans plan, sans plancher, courir après l’air, après le “on” qui vibre, après la note qui refuse de se rendre ; je marche à côté de la marche, je rime en dehors de la rame, j’entre dans le tunnel quand la rame s’arrête, je peins les murs avec des phrases qui refusent de sécher, ça dégouline de “peut-être”, ça crépite de “jamais”, ça tient debout sur des échasses de hasard ; je parle du bien, du mal, du gris entre les deux comme un fleuve qui change de lit pendant la nuit, je parle des minutes qui boitent et des secondes qui roulent, je parle des voix qu’on empile dans ma tête comme des chaises après le service, je parle de toi qui n’es pas là et qui m’écoutes quand même, de moi qui suis là et qui me perds exprès pour mieux me retrouver. Je rap non stop : pas de virgule, pas de suture, juste la couture visible, la cicatrice qui danse, fractures contrôlées, je casse pour tenir, je plie pour revenir ; la batterie peint en diagonale, le contretemps claque comme une porte battante de bar, le sax siffle un secret qu’il ne me dit pas, et moi je cours après le secret comme un chien après un rêve ; diction sous tension, attention, j’accroche le souffle à la rambarde, je mords le mot, je le tiens jusqu’à ce qu’il cède, je le rends plus rugueux, plus vrai, plus lourd, je le jette au public comme on jette une bouée dans une mer en feu ; je rap ma méthode, ma mèche, mon allumette trempée, mon feu humide qui refuse de mourir, je rap ma peur de me répéter, et je me répète pour être sûr de ne pas mentir. Le bien? c’est quand la note tombe pile sur la larme et l’empêche de tomber ; le mal? c’est quand le silence rentre dans la pièce et réclame sa part ; le reste est une dérive magnifique : je tends des ponts de papier entre les îles de ma tête, je pose des rails de cuivre pour que les métros de mes doutes circulent à l’heure, je colle des affiches sur mes rêves pour prévenir qu’ils peuvent mordre ; la ville cligne, le club claque, la nuit signe, et moi je m’aligne de travers, volontairement, parce que la droite m’ennuie, parce que l’accord parfait me rend suspect, parce que la vérité chante faux tant qu’elle n’a pas trébuché. Je rap en perdu : pas “perdu” comme “fini”, “perdu” comme “ouvert”, comme une porte laissée par mégarde qui devient chemin ; je ramasse des sons, je les mets sur ma langue, je vois s’ils fondent ou s’ils coupent ; quand ils coupent, je garde la cicatrice ; quand ils fondent, je garde le goût ; je cours sur l’arête des temps, quadruple time dans la nuque, slow-motion dans les chevilles, je traverse les mesures comme un funambule ivre de précision ; je rate avec style, j’atterris hors champ, je remonte dans la prise suivante ; je dis “on” pour ne pas me perdre seul, je dis “on” pour inviter le monde à respirer ensemble, je dis “on” parce que la musique est une conspiration douce. Je rap ma liberté dans un cadre fiction : la règle est un miroir, je fais des grimaces dedans ; le cadre est une fenêtre, je passe par le toit ; la consigne est un défi, je l’enlace et je la tords ; diction sous tension, attention, chaque lettre saute comme une étincelle, je souffle dessus, j’allume le reste, l’orchestre hausse les épaules et sourit, il n’essaie pas de me suivre, il me regarde tomber et voler dans la même seconde ; je parle du bien et du mal, puis je les renomme : le bien c’est quand on écoute, le mal c’est quand on calcule ;