
Double Sextine de Pétrarque (Canzoniere 332) unique en son genre, après la mort de Laure. Composée de 12 strophes au lieu des 6 habituelles, Pétrarque innove ici en montrant que la forme ne doit pas se limiter à une circularité close, mais peut s'ouvrir à une permutation itérative. ---------------------------------------------- Ma douce fortune et ma vie heureuse, les jours clairs et les paisibles nuits et les tendres soupirs et le doux style qui résonnaient jadis en vers et en rimes, changés soudain en douleur et en larmes, me font haïr la vie, et désirer la mort. Cruelle, amère, inexorable Mort, tu me donnes raison de n'être jamais heureux, mais de mener toute ma vie en larmes, et les jours sombres et les douloureuses nuits. Mes lourds soupirs ne vont plus en rimes, et mon dur martyre surpasse tout style. Où est conduit mon amoureux style ? À parler de colère, à raisonner de mort. Où sont les vers, où sont venues les rimes, qu'un cœur noble écoutait pensif et heureux ; où le parler d'amour pendant les nuits ? Je ne parle ni ne pense, autre que larmes. Jadis me fut avec désir si doux les larmes, qu'il assaisonnait de douceur tout âpre style, et me faisait veiller toutes les nuits : or m'est le pleurer amer plus que mort, n'espérant plus le regard honnête et heureux, haut sujet pour mes basses rimes. Clair signe Amour posa dans mes rimes au fond des beaux yeux, et or l'a mis en larmes, avec douleur rappelant le temps heureux : d'où je vais avec la pensée changeant de style, et te priant encore, pâle Mort, de me soustraire à de si pénibles nuits. Fui est le sommeil de mes cruelles nuits, et le son habituel de mes rauques rimes, qui ne savent traiter autre chose que mort, ainsi mon chant s'est changé en larmes. N'a le royaume d'Amour si changeant style, qu'il est tant triste maintenant qu'il fut jamais heureux. Nul ne vécut jamais plus que moi heureux, nul ne vit plus triste et jours et nuits ; et doublant la douleur, double le style qui tire du cœur si larmoyantes rimes. Je vécus d'espoir, or je vis pur de larmes, ni contre Mort n'espère autre que Mort. Mort m'a tué, et seule peut faire Mort que je retourne revoir ce visage heureux qui me faisait plaisir les soupirs et les larmes, l'air doux et la pluie pendant mes nuits, quand les pensers choisis je tissais en rimes, Amour élevant mon faible style. Or si j'avais un si pitoyable style que ma Laure je puisse arracher à Mort, comme Eurydice Orphée la sienne sans rimes, que je vivrais encore plus que jamais heureux ! Si cela ne peut être, qu'une de ces nuits ferme enfin ces deux sources de larmes. Amour, j'ai de nombreuses et de longues années pleuré de larmes mon grave dommage en douloureux style, ni de toi j'espère jamais moins fières nuits : et donc me suis-je mis à prier Mort qu'elle m'enlève d'ici, pour me rendre heureux, où est celle que je chante et pleure en rimes. Si si haut peuvent aller mes lasses rimes, qu'elles rejoignent celle qui est hors de colère et de larmes, et fait le ciel or de ses beautés heureux, bien reconnaîtra-t-elle le changé style, qui jadis peut-être lui plut avant que Mort clair à elle jour, à moi fît noires nuits. Ô vous qui soupirez vers de meilleures nuits, qui écoutez d'Amour ou dites en rimes, priez que ne me soit plus sourde Mort, port des misères et fin des larmes ; qu'elle change une fois son antique style, qui tout homme attriste, et me peut faire si heureux. Me faire peut heureux en une ou en peu de nuits : et en âpre style et en angoissantes rimes je prie que mes larmes finisse Mort.

