Deux heures A.M. Il est seulement deux heures — et je me réveille subitement d’un rêve où je suis à composer une chanson sur mon ordi. Alors c’est pour ça que je me lève. Moi, je me lève, et je songe à mes deux enfants que j’ai terminé d’élever. Dehors, la neige n’a pas encore commencé à tomber. C’est une belle fonction parentale, celle de permettre à deux tout-petits d’être élevés. Et c’est vrai — ils sont mieux élevés, éveillés, développés que moi. Et, en tant qu’adultes, ils se sont bien débrouillés. On sort de l’adolescence un peu barbouillé, et c’est pour cela qu’il faut se débrouiller — sortir des broussailles des sentiers battus pour tracer le sien, de chemin. Déployer ses ailes, passer de chrysalide à papillon, ou, en tant que libellule, ou comme un oiseau qui brise sa coquille pour se déployer. Pour moi, ce moment est le plus pénible de l’année : le souvenir de nos parents et amis décédés à cause de la guerre, de ceux que d’autres parents ont élevés et qui sont montés tellement haut pour servir, défendre, protéger, qu’ils se sont brûlé les ailes. Ils sont alors passés de l’autre côté, et de cette autre réalité, comme des anges que nous couvons, que nous portons à nouveau, que nous transportons en cortège de joies éclatées, de peines assumées — comme des papillons de nuit qui butent contre une ampoule incandescente, à se demander pourquoi eux, pourquoi elles ? Pourquoi l’humanité les a-t-elle instrumentalisés pour régler des conflits à l’extérieur des balises de la diplomatie ? Pourquoi leur sang à eux ? Pourquoi leur temps à elles ? Pourquoi ces petites frimousses de l’enfance, ces rires, ces jeux, ces petits bouts de rêves en liberté, se sont-ils fait happer, déstructurer et coucher dans un sac numéroté, toutes ailes détachées, et expédiés en vrac avec quelques effets personnels ? Pourquoi eux, pourquoi elles, n’auront jamais la chance de se lever à deux heures du matin pour seulement vérifier, paisiblement, s’il a neigé, rédiger une chanson avant d’aller se recoucher ? Alors nous les portons — en cortège de mémoire, à fleur d’espoir, à fleur de bon vouloir, à fleur de sel dans les plaies du silence, avec la volonté de mettre un frein à la recherche de solutions violentes dans la résolution des conflits de l’Humanité. Nous, qui pensons à eux, pleurons pour elles, et qui guettons par la fenêtre pour voir tomber un linceul de fraîcheur sur les pavés — la première neige du souvenir — à tomber dans nos rues, sur des champs jadis souillés d’éclats d’obus, de sang séché, et sur les chapelles de la mémoire, sur les cénacles des lieux communs, des non-dits, des petits sanctuaires votifs. Nous, à étreindre ce qui reste d’eux, ce qui demeure d’elles, et qui persiste au-delà du temps — neige après neige, champ après champ, cortège après cortège, printemps après printemps — nous, serrant leurs mains invisibles, embrassant leur paume, en surveillant la tombée de la première neige sur le front ridé de l’aube.